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Ici, à la bibliothèque d'Emile faite de textes terminés ou considérés provisoirement comme tels et consultables, de textes en cours d’écriture, d'écrits pour le théâtre, la radio ou la télévision, d'un bloc-notes dit aussi chroniques, viennent s'ajouter des contributions et publications psychothérapiques et psychanalytiques.

D'aucuns diraient sérieuses ?

© Googlearth - Paris vue d'avion
EN - Silhouette 2001
Pépito (conteur) - Affiche de spectacle 2002 (extrait)
Pépito (conteur) - Affiche de spectacle 2002 (extrait)
© A. Jarry - Véritable portrait de Monsieur Ubu 1896

Archives bloc-notes 

À propos des Nouvelles Technologies de l’Information

Enfer ou Paradis, Grand Frère ?

Sommes-nous à la porte de l'Enfer ou dans l'antichambre du Paradis ? On dit tant de choses des fameuses "Nouvelles Technologies de l’Information" : qu'elles vont transformer le monde, révolutionner notre mode de vie. Certains y voient une bénédiction, d'autres une malédiction. En tout cas, elles ont envahi ou commencent à envahir nos vies : téléphone portable, Internet, bouquets de chaînes télévisées par câble ou satellite, paiement électronique, vidéo surveillance, systèmes électroniques de repérage de position (GPS), etc. Qu’on le veuille ou non, elles sont omniprésentes. Preuve en est le déluge de publicités dont nous sommes les victimes plus ou moins consentantes.

Par ailleurs, un réseau semble se constituer capable de réaliser l'interconnexion de tous ces univers : satellites, câbles, fibres optiques, ondes radio, etc. Quasiment toute la planète se couvre d’un véritable maillage d’irrigation capillaire destiné à transporter l’information depuis n’importe quel point jusqu’à n’importe quel autre. Un tel réseau peut devenir un instrument de contrôle dangereux. Même s'il n'est pas mis au service de la terreur répressive d'un gouvernement totalitaire, il peut néanmoins représenter un vrai danger pour les libertés individuelles. Ce danger est suffisamment réel pour que la France ait mis en place une commission chargée de surveiller l'utilisation et l'interconnexion des fichiers informatiques, la "Commission Informatique et Libertés". Mais on connaît les limites d'efficacité de ce genre d'institution, plus encore quand les acteurs et les enjeux sont transnationaux. Quels sont les risques de dérives ? Allons-nous être tous pris aux mailles du filet ? Y aura-t-il moyen de passer au travers ?

Autre danger que peut présenter cette instrumentation : la déresponsabilisation. Ces systèmes peuvent tout gérer, tout décider, inonder d'informations, vraies ou fausses, toute une population qui abandonnant son libre-arbitre, cesse de réfléchir et agit véritablement en "automate". Ainsi le laissait pressentir, il y a déjà quelques années aux USA, une publicité d'une société de pompes funèbres : "Mourrez, nous ferons le reste" !
Ces machines pensent pour nous, nous divertissent, au sens premier du mot : nous détournent de notre véritable personnalité, nous récompensent quand nous allons dans le sens de la norme qu'elles ont définie, nous punissent quand nous n'y allons pas, en bref, nous abrutissent.

Propos excessifs ? En sommes-nous si loin ? Et le monde de demain sera-t-il, grâce ou à cause de ces technologies, Enfer, Paradis, ou Purgatoire ? Difficile de dire leur impact réel à long terme. Mais nous pouvons, sans trop de risque, annoncer l’avènement des cybermondes. En fait, ils pointent déjà leur nez !
Pourtant, de ce point de vue, le risque «Big Brother» n’est sans doute pas le plus imminent. Malgré la puissance des machines et des réseaux, il reste encore d’énormes difficultés techniques et humaines à surmonter pour tous les apprentis manipulateurs. Les tentatives des «grandes oreilles» anglo-saxonnes dont on a entendu parler ces derniers temps ont bien montré leurs limites, ne serait-ce que dans l’impossibilité de traiter tout ce qui «arrive». Non, les véritables dangers, pour le moment, sont ailleurs : dans un effet de masse très particulier et dans un véritable risque de «décervelage».

Effet de masse et décervelage

C’est un truisme de dire que ce qui manque le plus à une foule c’est la tête. La dangerosité de la masse est bien connue. Par ailleurs, il n’est que de consulter quelques études déjà anciennes pour comprendre que les situations actuelles plongent leurs racines à quelques décennies d’ici.
David Riesman (1) a montré comment une véritable révolution s’est opérée au XXe siècle, effaçant les idéaux de la Renaissance, qui voit le mythe de la consommation l’emporter en importance sur celui de la production.
Serge Moscovici (2), de son côté, rassemblant les travaux de Gustave Le Bon, Gabriel de Tarde et Sigmund Freud, entre autres, a posé quelques éléments de réponse sur ce qui fait agir les masses, ce qui fait un meneur, comment on peut être entraîné par les processus de masse ou, encore, sur quoi repose le culte de la personnalité. Surtout, on y voit comment une «psychologie des foules» s’élabore et les méthodes qu’elle préconise pour le gouvernement des masses, méthodes appliquées un peu partout dans le monde, avec succès.

Enfin, dans un ouvrage récent, Philippe Breton (3) décrit différentes techniques de manipulation qui saturent notre environnement, en prenant des exemples dans les domaines de la politique, de la publicité, de la psychothérapie et de la communication. « Les manipulations de la parole sont aujourd’hui devenues courantes dans les sociétés modernes. La démocratie, qui a placé la parole au centre de la vie publique, paraît menacée par la prolifération des techniques qui visent à nous contraindre, sans que nous nous en rendions compte, à adopter tel comportement ou telle opinion ».
On est en droit de se poser la question de ce qu’il peut en advenir. L'effet de mode de l'Internet n'est peut-être que le résultat de la gonflette médiatique à laquelle on assiste actuellement et peut-être va-t-il se dégonfler pareillement. Seul l'avenir en portera témoignage. En ce sens, les discours affirmant l'inéluctabilité de ces évolutions sont sujets à caution. On ne peut prétendre à la fois être en démocratie et poser le caractère inéluctable du développement de certaines techniques. Est-il recevable que tous les changements importants que va connaître notre société échappent au débat démocratique ? L'évolution de nos sociétés dépend-elle de lois météorologiques ou cosmiques ?

Quiconque regarde l’histoire, tant lointaine que récente, constatera sans peine que les prophètes se sont presque toujours trompés. Idem pour les futurologues patentés, qui en sont les avatars modernes, chargés d’entretenir nos craintes du futur ou de les calmer : il y en a pour tous les goûts. Ils ont beau étayer leurs prédictions avec des statistiques, des schémas, des formules mathématiques, elles n’en sont pas moins presque toujours aussi fausses.

La science-fiction verrait-elle plus juste ?

Ce qui se passe dans la tête des gens, voilà qui façonne le futur et que ne savent pas prendre en compte les futurologues patentés, trop obnubilés par la technique. C’est ce qui rend leurs travaux si peu intéressants, voire risibles avec le recul. Aussi, est-il plus évocateur de s’adresser à des écrivains de science-fiction pour nous ouvrir quelques portes du futur. Plus sensibles et plus intuitifs, plus libres aussi, car n’ayant pas à fournir les "preuves" de leurs affirmations, ils sont à même d’explorer avec beaucoup plus de justesse ce qui se passe dans la tête des hommes, individuellement et collectivement, et entrevoir certains devenirs. Qu’il soit clair qu’il ne s’agit pas de prédictions, mais d'exemples d’évolutions globales possibles, à partir des nouvelles technologies.

Il y a un nombre considérable d’écrits de science-fiction, extrapolant sur des humanités futures, éventuellement extragalactiques. La quantité même et la diversité de ces œuvres excluent que l’on puisse se référer à toutes. D’ailleurs, tout ce qui relève de "l’héroïque fantaisie" ou du "space opera" n’est pas pertinent pour ce qui nous occupe.
En revanche, quatre modèles proposés dans le cadre de cette littérature, fournissent un éclairage intéressant sur des futurs potentiels. Deux auteurs appartiennent à la génération contemporaine des avancées technico-conceptuelles des décennies 30-40 : Aldous Huxley, pour Le Meilleur des mondes (1932), et George Orwell pour 1984 (1949). Les deux autres sont plus proches de nous : Ira Levin pour Un bonheur insoutenable (1970) et William Gibson pour Neuromancien (4) (1984).
Même si certains de ces auteurs semblent avoir placé leur histoire dans un avenir lointain, ce qui nous intéresse c'est la "gestion sociale" des humains qui y est pratiquée et qui n'est pas si invraisemblable pour notre
époque. C'est en ce sens qu’on peut qualifier ces quatre utopies de "réalistes", car elles se fondent sur des extrapolations technologiques du présent et non sur des innovations inconcevables aujourd’hui, comme les voyages à travers l’hyperespace, par exemple.

Il n’est pas question ici d’entrer dans le détail. Simplement, à considérer ces modèles, on y voit, certes, des différences : le meilleur des mondes est contrôlé par la génétique et l’hypnopédie. Le déviant est "gentiment" neutralisé, envoyé vivre en exil dans des îles spécialement affectées.
L’Océania de 1984 est contrôlée par la manipulation de la langue, la falsification systématique de l’information et de l’histoire, l’espionnite généralisée, et la terreur. Le déviant est physiquement éliminé, après qu’un lavage de cerveau l’a fait revenir avec enthousiasme à l’idéologie idolâtre de Big Brother.
Dans le troisième modèle, le contrôle social est assuré par une étroite synergie de la technologie informatique et de la régulation médicamenteuse de l’humeur. Il est normal de signaler au conseiller la déviance de quelqu'un. C'est un service à lui rendre puisqu'il n'est pas coupable : il est malade. Le "bracelet" évalue le degré de "santé" en mesurant l'écart à la norme, dans les comportements comme dans la pensée. Après traitement, tout déviant réintègre le long fleuve tranquille de la vie. Ce bonheur n’est insoutenable que pour les quelques déviants qui vont s’éliminer d’eux-mêmes en allant vivre dans des "réserves" qu’ils constituent, réserves dont l'existence
est radicalement déniée par le système qui contrôle tout, même, d'ailleurs, l'immigration des déviants qu'il neutralise de cette façon.

Mais, dans ces trois mondes, chacun doit être exactement à sa place. Rien ne doit dépasser. Tout déviant doit disparaître. La stabilité sociale est à la fois la fin et le moyen. On ne voit pointer aucun autre dessein. La violence, qu’elle soit conditionnement, terreur ou camisole chimique, reste l’instrument central de la régulation de ces sociétés sans avenir et sans but, sinon, comme le dit Orwell : "Le choix pour l’humanité se situe entre la liberté et le bonheur, et pour l’immense majorité le bonheur est préférable".

Informatique et biologie

Ces sociétés "au carré", sous leurs différentes formes, se caractérisent par l’impossible accès aux responsables, l’absence même de responsables identifiables, la suppression des libertés, la négation, le mépris de l’individu. Il n’y a plus aucune place pour une pensée individuelle originale. Bref, les fonctions supérieures du cerveau sont devenues inutiles ! Les dirigeants eux-mêmes n'ont pas d'existence personnelle.
Dans le « neuromancien », la maîtrise biologique et informatique est poussée à un point tel, qu’on peut se trouver directement « branché » sur la « matrice » et être entièrement immergé dans un monde virtuel indiscernable de la réalité.
À noter, en effet, que ces sociétés fonctionnent sur seulement deux avancées technico-scientifiques : l'informatique et la biologie, les deux domaines les plus actifs et fonctionnant en synergie dans notre propre société actuelle.

Malgré ces convergences, ces quatre modèles ne sont évidemment pas à prendre au pied de la lettre. Certains éléments de ces futurs possibles sont déjà actualisés, d’autres le seront sans doute bientôt, et d’autres encore ne le seront probablement jamais. On pourrait débattre longtemps sur la probabilité d’actualisation de tel ou tel élément, ou sur les décisions politiques à prendre pour influer sur le cours du futur, ou encore sur la dialectique bonheur/liberté… Il n’est pas sûr que l’on en tirerait quelque chose d’utile, car dans ce genre d’exercice, on peut justifier tout et son contraire !

En revanche, un point mérite d’être relevé. Au-delà des divergences et même des contradictions entre ces modèles, au-delà de convergences politico-sociales dont on ne saurait dire si elles sont fondamentales, surgit inopinément une constante qui semble devoir plus à la "nature humaine" qu’à des choix politiques ou technologiques : le décervelage de masse.
Chacun sait qu’une foule a une intelligence inversement proportionnelle au nombre d’éléments qui la constituent. Jusqu’à il y a peu, le mécanisme de décervelage de masse ne pouvait opérer que dans des circonstances très précises : un grand nombre de gens physiquement rassemblés, en un même temps et un même lieu, pour suivre un événement chargé d’affectivité. Par exemple : discours d’un leader charismatique, jeux du cirque, exécutions publiques ou encore rencontres sportives.
Ce que permettent les nouvelles technologies, c’est, par le biais de machines, la création de "foules virtuelles" dont les membres sont séparés spatialement, voire temporellement. Ils ne savent donc même pas qu’ils sont constitués en foules, ce qui n’empêche nullement les mécanismes de décervelage de masse de fonctionner.
Autrement dit, le vrai danger qui se profile derrière toutes ces nouvelles technologies est plus sournois et plus pervers que les dangers les plus apparents. Ce décervelage, synonyme de perte de la capacité personnelle de jugement, de la capacité d’accomplir des actes individuels, « dérisoires » peut-être mais significatifs, mène au bout du compte à l’instauration d’une société triste et figée, sans avenir, sans créativité, sans passion et donc sans beauté, bref un bonheur insoutenable dans le meilleur des mondes.

Décervelage et maîtrise sociale

Dans les romans évoqués plus haut, toutes sortes de mécanismes de décervelage sont à l’œuvre pour contraindre les gens dans une normalité nivelée par le bas : les drogues, l’eugénisme, le lavage de cerveau par torture physique et psychologique, les rituels collectifs, l’hypnotisme, la perte des repères … Il est important de noter que ces mécanismes de décervelage ne sont pas des inventions d'écrivains. Ils sont à l’œuvre dans toutes les sociétés humaines, sous diverses formes plus ou moins dissimulées et selon des proportions variables. Est-ce à dire que l’homme est, par nature, inapte à vivre en société sans une forte limitation de ses capacités individuelles ? Ou bien n’est-ce pas plutôt la peur qui le conduit à vouloir se perdre dans la chaleur accueillante de la foule et se laisser diriger sans se poser de questions ?

Force est de constater, d’une part, la mise en œuvre de ces mécanismes partout sur la planète et, d’autre part, le rôle amplificateur que jouent les nouvelles technologies. Quand on sait que certains événements sportifs comme les jeux olympiques suscitent des émotions chez des milliards d’êtres humains grâce à la télévision, ou que la marque Coca-Cola est connue de 90 % de la population mondiale, faut-il y voir des manifestations de ce que l’homme a de meilleur ? Quant à certains aspects de la "mondialisation" actuelle, ne rappellent-ils pas l'uniformisation décrite dans nos utopies littéraires ?

Le décervelage ? On peut y voir une allusion humoristique à la machine du Père Ubu (…).


Quand l'dimanche s'annonçait sans nuage,
Nous exhibions nos beaux accoutrements
Et nous allions voir le décervelage
Ru' d'l'Échaudé, passer un bon moment.
Voyez, voyez la machin' tourner
Voyez, voyez la cervell' sauter,
Voyez, voyez les rentiers trembler.
Hourra, cornes-au-cul, vive le père Ubu !

(La chanson du décervelage, Ubu cocu)

Mais le sujet est vaste et sérieux. Les occasions de polémiquer ne manquent pas. Aussi nous bornerons-nous à trois aspects de décervelage où les nouvelles technologies de l’information jouent, dès à présent, un indéniable rôle amplificateur : la régression mentale par la pseudo communication, l’hypnotisme de l’information, et la perte des repères dans les cybermondes.

La communication n’est pas la communication

De tous les mass médias, écrits ou audiovisuels, interactifs ou non, c'est généralement la télévision qui prend, pour le moment, le plus de place. Les attaques sont fréquentes et banales, à peu près toujours de même nature, avec l'argumentation contraire. Bref, lieu de polémique, sans qu'on n’arrive jamais à attester, encore moins à prouver, quoi que ce soit.
Les techniques de communication, liées à des transformations de nos univers de signification, ont toujours été très discutées. Investies symboliquement, suscitant adhésions enthousiastes et rejets violents, elles sont un objet de débats sur leur rôle dans la société. Rappelons le rejet de l'écrit par Socrate, considérant qu'écrire un savoir correspondait à une perte fondamentale, qu'un savoir écrit devenait une "illusion de savoir". Seul le débat dialectique oral était le bon instrument de maïeutique.
Chaque évolution dans le domaine des techniques de la communication entraîne un acquis (un progrès ?) et une perte. Communiquer à distance est un acquis qui prive du contact charnel. Communiquer à très longue distance prive même de l'instantanéité de l'échange, 1 seconde de la Terre à la Lune. En gros tout se paie. Ce qui est gagné ici est perdu là, un peu comme ces équations dont la résolution doit toujours être égale à zéro.

L’ambivalence à l'endroit des innovations technologiques n'est donc pas récente. On trouve toujours cette double attitude qui y voit, pour les uns une bénédiction, pour les autres une malédiction.
Certaines formulations s'y prêtent. Prenons le "village planétaire" de Mc Luhan. Association incongrue, oxymoron. Existe-t-il formulation plus contradictoire ? L'intimité, voire la chaleur de la proximité villageoise, et l'universalité du planétaire. Quelle promesse ! Les autoroutes de l'information réaliseraient-elles cette "révolution" ? Ou, ne serait-ce pas plutôt un des avatars possibles de l’effet « foules virtuelles » ?
À l'inverse, des voix vont s'élever, en Cassandre, marquant d'un signe négatif les transformations sociales véhiculées par ces nouvelles technologies
La télé rend bête, la télé abrutit. La télé élève le niveau moyen de culture. La télé aliène, la télé libère. La télé informe, la télé désinforme (5). On peut y voir la tentative ou le risque d'élever le niveau le plus bas et de rabaisser le haut niveau. Avènement d'une classe moyenne pléthorique, homogène, consommatrice où, encore une fois, rien ne dépasse plus, ni les pieds ni la tête. Ne reste plus qu'un tronc, une humanité tronc, un ventre, voire un bas-ventre.
Cela ne peut que convenir au marché libéral mondial. Même la course aux gadgets de la communication, qui se présentent pourtant comme des instruments de liberté, semble indiquer un aplatissement généralisé des comportements.
Certes, il y aura toujours des "non-conformes". Combien ? Seront-ils tolérés encore longtemps ? Sinon, qu'en sera-t-il fait ?

Certes, la médiatisation de la communication conduit à une multiplication des échanges, des communications (téléphone mobile, e-mail…), par lesquels l’individu tente de se relier au monde. Mais on assiste parallèlement à un appauvrissement des contenus, tant dans leur variété que dans leur signification.
Plusieurs autres facteurs interviennent dans ce phénomène, notamment :


- un appauvrissement du langage courant, et donc de la capacité à conceptualiser et à penser librement ; exemple : le langage des banlieues qui, par certains côtés, fait penser à la "novlang" d’Orwell (6).
- une perte de la capacité à se concentrer longtemps : la culture "zapping", qu’on observe de plus en plus chez les enfants, s'étend, en fait, à presque toutes les couches de la population.

En fin de compte, sous prétexte de vouloir plus communiquer, jusqu’au monde entier, on en arrive à une société faite d’individus isolés qui ne communiquent plus ! En d’autres termes, toutes ces communications ne nourrissent pas. Elles occupent, certes, mais ne soulagent en rien le sentiment de solitude que la plupart éprouvent.
Communiquer, c’est beaucoup plus qu’échanger des mots, dont on peut mesurer l’ambivalence, ni même des images, dont on prétend que chacune vaut 10.000 mots.
Les vrais besoins de communication n’étant pas satisfaits, il se crée un état de manque qui pousse à une boulimie de communications - comme le montre l’explosion du téléphone portable - lesquelles ne nourrissent toujours pas, et ainsi de suite. Se met donc en place un cercle vicieux qui provoque une surconsommation de communications révélatrice d’une solitude toujours plus grande. En d’autres termes, plus on croit se nourrir à l’aide de ces pseudo communications, plus on se vide de sa substance. Un peu comme un assoiffé dont le corps réclame de l’eau, mais qui n’aurait comme seule boisson que de l’alcool.
Si nous nous laissons prendre au discours dominant selon lequel nous nous relions au monde exclusivement à travers nos sens physiques, alors nous sommes en grand danger de régression. C’est une réduction de l’homme à la seule dimension de machine, avec pour résultat, forcément, une mise en boîte de nos cervelles, métaphore pour indiquer que l'on pourrait faire vivre quelqu’un entièrement dans un univers virtuel, et lui faire croire à n'importe quelle réalité. Qu'est-ce que la réalité, alors ? Plus aucune interaction avec le monde physique "réel" lui-même, mais uniquement des sensations physiques engendrées artificiellement par des machines ? C’est ce que l’on voit dans le film Matrix, dont le succès témoigne de la dangereuse familiarisation avec cette idée, au moins chez les plus jeunes. Mais bien avant d’en arriver là, l’homme sera devenu une enveloppe tellement vide qu’il emploiera le peu de lucidité qui lui restera à achever de se décerveler tant la vacuité de son existence lui semblera insupportable.
D’où l’importance que chacun retrouve l’envie de la communication authentique, chargée de sens et sans arrière-goût amer, une communication totale qui intègre
tous les sens physiques ainsi que les dimensions non-physiques, même si on n’a pas forcément conscience de cet enchevêtrement, même si cela peut être douloureux dans un premier temps puisque cela exige de surmonter ses peurs pour briser des murailles que l’ego a dressées.

L’information n’est pas l’information : Hypnotisme

Il existe d’innombrables définitions de l’information. Les spécialistes débattent depuis longtemps sur la question de savoir s’il faut prendre en compte la signification ou pas, et si oui, comment. Sans rentrer dans les détails, chacun sent bien que le mot "information" ne désigne pas tout à fait la même chose selon que l’on parle des ‘autoroutes de l’information’, des ‘informations du journal’, ou de ‘l’information codée dans l’ADN’ Supposez que vous vous trouviez dans une ville inconnue et que vous deviez prendre le train. Par chance, un agent de la circulation se trouve là, qui va pouvoir vous guider.


- Bonjour, monsieur l’agent, je voudrais aller à la gare.
- C’est à 5 minutes à peine. Vous remontez cette avenue jusqu’au prochain carrefour. À votre droite, vous prenez le boulevard Victor Hugo, puis au monument, une grande statue au milieu du boulevard, à votre gauche, commence l’avenue de la gare. Vous la verrez, elle est au bout, vous ne pouvez pas vous tromper.
- Merci monsieur l’agent.

Muni de ces précieux renseignements, vous vous mettez en route. Comme indiqué, au premier carrefour, vous tournez à droite et vérifiez que vous vous trouvez bien sur le boulevard Victor Hugo. À partir de ce moment, vous n’avez plus qu’une idée en tête : repérer la statue du poète afin de ne pas rater l’avenue de la gare. Que le boulevard soit bordé d’arbres ou que vous passiez devant les Galeries Lafayette n’est en la circonstance d’aucun intérêt (cela le serait par contre si vous aviez quelque achat à faire). Toute votre attention est rivée sur le milieu de la rue, jusqu’au moment où apparaît enfin ledit monument. Vous tenez alors l’information qui vous manquait pour parvenir au but, la gare.

L’idée essentielle est donc qu’une information n’existe qu’en rapport avec une intention. Si vous n’avez pas d’intention, alors les signaux que vous envoie le monde ne sont pas de l’information, juste du bruit. Si vous n’avez pas d’argent investi à la bourse et n’avez aucune intention d’en investir, à quoi vous sert de suivre les évolutions quotidiennes du CAC 40 ?

Du bruit, du bruit, encore du bruit… hypnotique

Une importante conséquence est qu’il n’existe pas d’information objective puisque, nécessairement, dans la construction d’une information, intervient le filtre de nos présupposés. Corollaire, pour cette raison, l’information ne saurait être assimilée à une vulgaire marchandise.
Sans nous en rendre compte, nous opérons un filtrage dans l’océan de données, ne retenant que ce qui va dans le sens de nos croyances et de nos intentions, et rejetons le reste dans l’inexistence. Le problème est que ce mécanisme a de plus en plus de mal à fonctionner correctement étant données les proportions gigantesques que prend cet océan. Citons quelques chiffres pour fixer les idées :


- un seul exemplaire d’un quotidien comme le Monde ou le New York Times contient plus d’informations (le mot "données" serait plus exact) que n’en pouvait acquérir durant toute son existence une personne vivant au XVIIe siècle ;
- on estime qu’en 30 ans plus d’informations ont été produites qu’au cours des 5000 précédentes années ;
- dans le seul domaine de l’information technique, certainement plus pertinente que la vie des princesses, plus de 20 millions de mots sont imprimés chaque jour sur divers supports ; une personne capable de lire 1000 mots à la minute, 8 heures par jour, ne parviendrait dans toute sa vie active à ne lire que la production d’une année ;
- chacun de nous est soumis quotidiennement à un bombardement équivalent à 3 millions de mots, soit un livre de plus de 5000 pages !

Dire que nous sommes dans une société de l’information est une affirmation illusoire. Il serait plus juste de dire que nous sommes dans une société du bruit ! Le problème n’est plus, comme par le passé, de récupérer péniblement quelques maigres informations dans un minuscule ruisseau de données ; il est, au contraire, d’aller pêcher dans un véritable océan et de trier… trier sévèrement. Sans compter que les divers canaux de l'information sont tout autant pollués que l'air des grandes villes. Ce n'est pas à la portée (ni technique, ni intellectuelle) de tous, loin de là. Concrètement, presque tout ce que nous recevons est du bruit, qui absorbe une part importante de notre énergie, pour finir au bout de compte … à la poubelle ! La meilleure image est celle des prospectus qui encombrent nos boîtes à lettres. Mais, combien d'équivalents prospectus dans tout ce qui est écrit dans les journaux, ce qui est dit à la radio ou à la télévision, et même au téléphone, sans parler de ce qui "flotte" sur le Web.

Pour vous convaincre que nous sommes bombardés de bruit et non d’information, voici une petite expérience simple à réaliser. Reprenez une semaine ou un mois après des informations dont vous vous êtes nourris et que vous avez pris soin de conserver pour les besoins de l’expérience : un journal acheté, une émission TV magnétoscopée, des pages Internet imprimées, etc. Demandez-vous alors ce qui, dans tout cela, vous a vraiment servi. Demandez-vous surtout en quoi votre vie serait différente aujourd’hui si vous n’aviez pas eu toutes ces informations. Le résultat est édifiant (7). Et, à quelques distances encore de là, que reste-t-il de vrai dans les commentaires et les prédictions ? La pérennité des pouvoirs repose sur cette étrange faculté d'oubli du "bon peuple".

Rien dans le passé de l’homme n’a préparé son cerveau à fonctionner à un tel surrégime. Résultat : il se noie dans cet océan de données et ne comprend plus rien. Plus précisément, il est comme hypnotisé. Habitué à la rareté, il se trouve soudain confronté à l’abondance. Alors, ne sachant trop que faire face à cette situation nouvelle dont il n’a d’ailleurs guère conscience, se déclenchent automatiquement ses vieux réflexes de prédation : il prend, il prend, et prend encore, sans jamais s’arrêter puisque la source est intarissable.

Et c’est ainsi qu’on ne peut plus vivre sans savoir le temps qu’il fait là où on n’habite pas, sans savoir le dessous des films que l’on n’ira pas voir, sans savoir les derniers soubresauts dans des pays que l’on n’est même pas capable de situer sur une carte, sans savoir les dernières paroles proférées par des hommes politiques dont on sait pourtant que leurs discours sont souvent trompeurs.

Ce phénomène est évidemment amplifié par les médias qui, dans leur course à l’audience pour le profit, font une surenchère de « bruit ». Bref, nous ne sommes plus du tout dans l’information, nous sommes dans du spectacle qui se fait passer pour de l’information. La guerre devient spectacle, les hommes politiques font du spectacle, les stars font le spectacle de leurs spectacles. Tout le monde est hypnotisé par ce déluge de paroles et d’images. D’une certaine manière, nous sommes déjà en pleine réalité virtuelle.

On pourrait croire qu’un outil comme Internet va sortir l’utilisateur de sa passivité, et donc redonner à l’information sa valeur. C’est d’ailleurs un des arguments vendeur d’Internet, l’interactivité, plus de 800 millions de pages sur tous les sujets possibles et imaginables à portée d’un clic de souris.

En fait ce n’est pas si simple. La recherche dans cette immensité est beaucoup plus complexe qu’on ne le dit et la plupart s’y perdent et s’abandonnent aux grandes voies pré-balisées par les marchands d’illusions. En sortir exige de réels efforts. En premier lieu, il faut savoir très précisément de quoi l’on a besoin, autrement dit revenir à la base de ce qui fait l’information, à savoir nos intentions. Sinon on se retrouve à nouveau hypnotisé par un déluge de mots et d’images. On zappe d’un site à un autre, on butine un mot ici, un mot là, et, des heures plus tard, on y est encore sans avoir rien retenu.
Ensuite, il faut apprendre à naviguer sur Internet, connaître les arcanes des annuaires, des moteurs de recherche, et d’autres subtilités qui demandent du temps et de la réflexion.
Enfin, il faut un esprit critique très aiguisé pour être à même de savoir si une information a de la valeur ou si elle est trompeuse. Car sur Internet, n’importe qui peut dire n’importe quoi.
En fait, la véritable navigation personnalisée sur le Web reste l’apanage d’une minorité.

La perte des repères dans les cybermondes

À travers nos sens, ce n’est pas le monde tel qu’il est que nous voyons. Nous nous en construisons en fait une image représentative. Et nos sens, à cause de leurs limitations, peuvent être facilement abusés. Ainsi du fameux tableau de Magritte où l’on voit une pipe dessinée, accompagnée de cette inscription : "ceci n’est pas une pipe". Effectivement, on ne peut pas y mettre de tabac et encore moins la fumer ! N’empêche, tout le monde s’écrie en voyant le tableau : "c’est une pipe !". Nous sommes donc déjà en pleine "réalité virtuelle". Celle-ci peut être définie, en effet, comme la génération artificielle de stimuli à partir desquels nous reconstruisons une représentation signifiante du monde. Bien sûr, chacun voit bien qu’une image-télé est loin de ressembler au monde lui-même, mais chacun se laisse abuser : "ceci est une pipe". L’un des buts est de rendre la réalité virtuelle plus réaliste, non pas au sens où elle représente mieux le monde mais au sens où elle abuse mieux nos sens. L’objectif final des techniques de la réalité virtuelle est l’immersion totale du participant, de sorte qu’il se sente entièrement présent dans le monde virtuel, avec la faculté de s’orienter, de se mouvoir, d’entendre des sons en provenance de toutes les directions, de manipuler des objets, etc.

Dans la réalité virtuelle immersive, le participant ne se contente pas de contempler un monde depuis l’extérieur, comme lorsqu’on regarde un écran de télévision ou d’ordinateur. Il vit cette réalité de l’intérieur. C’est cette immersion totale, ainsi que le réalisme élevé permis par la numérisation et la puissance de calcul des ordinateurs modernes qui, au niveau des sensations, rendent monde réel et mondes virtuels de plus en plus difficiles à discerner.
Notons encore que même si on ne sait pas encore reproduire les sensations olfactives et gustatives, cela n’empêche pas d’avoir le sentiment d’une immersion totale. D’une part, on peut remarquer que la plupart de nos rêves paraissent très réels bien que ne comportant que des sensations visuelles et auditives. D’autre part, des recherches ont montré que les sens accaparent notre attention selon les proportions suivantes : vue : 70% ; ouïe : 20% ; odorat : 5% ; toucher : 4% ; goût : 1%.

L’immersion dans une réalité virtuelle paraît d’autant plus "réaliste" que le participant n’est pas un observateur passif mais qu’il a aussi la possibilité d’interagir avec ce monde, d’avoir prise sur lui. Il doit donc pouvoir se mouvoir et manipuler des objets. Bien sûr, de telles possibilités existent déjà dans les jeux vidéos. Mais manœuvrer une souris, un joystick ou taper sur les touches du clavier ne sont en rien comparables au fait de marcher ou de prendre un objet avec la main. C’est pourquoi l’immersion dans les mondes virtuels passe par le port de combinaisons spéciales.
Grâce à cela, il est possible de manipuler des objets virtuels, c’est-à-dire qui n’existent qu’en tant que représentations abstraites dans un ordinateur et pas physiquement, tout en ayant les sensations de son poids, de sa température ou de sa consistance.

Tous ces appareils sont encore très imparfaits. Malgré des progrès prévisibles, il n’est pas sûr que cette voie permette d’aller beaucoup plus loin dans le réalisme immersif. D’où l’intérêt d’une approche radicalement différente consistant à brancher directement l’ordinateur sur le cerveau pour recréer toutes les sensations que l’on désire. Même si on est encore loin des interfaces cérébrales du Neuromancien, tout ce que l’on a vu jusqu’ici incite à penser que l’objectif n’est pas inaccessible. Les simulateurs de vol et les jeux vidéos nous ont familiarisés avec les mondes virtuels. Toutefois, ces procédés de reconstitution laissent le participant à l’extérieur, tandis qu’avec la réalité virtuelle telle que nous l’envisageons ici, il est complètement immergé dedans, à l’intérieur du cerveau de l’ordinateur peut-on dire ! Les mondes virtuels dans lesquels il est possible de s’immerger sont d’une richesse infinie, que l’on peut toutefois classer en deux grandes catégories : les mondes de réalités ordinaires, et les mondes de réalités non ordinaires.

Dans les premiers, tout semble familier, de la forme des objets aux mouvements que l’on effectue. On est proche de la simulation et de la reconstitution. Par exemple, il est possible de visiter des maisons avant qu’elles soient construites, ou même des bâtiments détruits, reconstitués virtuellement, comme l’église de l’abbaye de Cluny.
Dans les mondes de réalités non ordinaires, tout ce qui constitue nos repères habituels dans la réalité physique, et qui d’une certaine manière nous limite, est susceptible d’être remis en cause : l’espace peut se déformer, devenir fractal, le temps peut se dilater ou se contracter jusqu’à donner l’illusion de déplacements instantanés, des objets apparemment solides peuvent être traversés et avoir une consistance liquide ou gazeuse, les mouvements peuvent être régis par d’autres lois que le principe d’inertie et la force de gravité, etc. Bref, on rentre dans des univers façonnés de toutes pièces comme des œuvres d’art, des univers magiques en quelque sorte.
Le vrai danger des réalités virtuelles est donc la perte des repères, soit que la vraie vie devient indiscernable de l’expérience virtuelle, soit qu’on ne sait plus quels rapports existent entre les deux. Évidemment, ce danger est d’autant plus grand qu’il y a interactions entre cybermondes et monde réel.

Qu’il soit clair que lorsque nous énonçons cela, nous ne pensons pas seulement à des dangers futurs représentés par des technologies immersives encore embryonnaires mais à des dangers déjà présents. Et, les progrès techniques sont tels que d’ici quelques années, des gens ou des machines pourront parler directement dans notre tête sans qu’on sache trop faire la différence, des machines réagiront à des commandes mentales comme si elles étaient des prolongements de nos membres. La science-fiction cauchemarde déjà autour de cerveaux en boîtes, alignés sur des étagères et contrôlés par ordinateurs (8).
Il est à craindre que ces dangereuses perspectives n’entravent en aucune façon le développement des cybermondes, pas plus d’ailleurs que les catastrophes qui ne vont pas manquer de se produire dans leur sillage. C’est que leur attrait est puissant. Il faut reconnaître que le contact avec ces mondes simplifiés apporte souvent des satisfactions plus faciles et gratifiantes qu’avec le monde réel : nous pouvons explorer des contrées inhospitalières sans souffrir de fatigue ni de soif, ni des piqûres d’insectes. Nous pouvons affronter des ennemis sans avoir à faire preuve de courage, commettre des erreurs sans en subir les conséquences, dire à quelqu’un qu’on l’aime sans avoir à ouvrir son cœur … Et les règles du jeu sont simples. Dans ces mondes simplifiés, il est infiniment plus facile de se croire en position de les maîtriser. L’ego s’en trouve valorisé, d’autant qu’il a moins à supporter le regard des autres. Il ne peut donc que craindre la reprise de contact avec le monde réel, une réalité complexe, elle, très difficile à maîtriser, et qui nous renvoie continuellement à la figure nos peurs, nos faiblesses, nos lâchetés. Ces mondes, alors, peuvent devenir comme une drogue, plus on en prend moins on se sent apte à affronter la réalité, donc plus on est tenté d’en reprendre.

Consommation, consommation

La réduction de l’homme à sa seule dimension de consommateur ne peut se faire qu’à condition qu’il n’ait pas trop conscience d’être le dindon de la farce. Sinon, ou bien il sort du système, ou bien il s’oppose, tant la futilité d’une telle existence est insupportable. D’où la nécessité du décervelage pour rendre l’existence un tant soit peu acceptable : de l’information qui n’en est pas donne l’illusion que tout cela a un sens, de la communication qui n’en est pas donne l’illusion qu’on existe et qu’on n’est pas seul, des mises en scène du monde donnent l’illusion d’être dans le monde et de le maîtriser.
Remarquons qu’au XIXe siècle la réduction de l’homme à la fonction de producteur a elle aussi nécessité un décervelage de masse. Un exemple frappant est le travail dans les mines. De tout temps et dans presque tous les pays du monde, travailler dans les mines était une punition réservée aux bandits et aux criminels. Voilà donc un travail pénible, dangereux, où l’on meurt jeune, et jugé par tous comme un des pires qui soient. Par un renversement inattendu des valeurs, travailler dans les mines est devenu une fierté ! C’est au point que chaque fermeture de puits déclenche des torrents de larmes et de regrets ! Le même phénomène s’observe dans maintes autres professions. La manipulation est tellement grosse que seules des doses massives d’alcool et autres dérivatifs ont permis de l’oblitérer !

Sans le décervelage, ce n’est pas seulement l’organisation globale de notre société qui serait remise en cause. C’est aussi ce qui, en amont, fait que cette société est ce qu’elle est, les croyances que les individus entretiennent sur eux-mêmes et sur le monde. Des croyances de peur que la plupart n’osent pas affronter, pas même voir même si, au-delà d’elles, se trouvent des espoirs de liberté. Rappelons ce que Orwell disait à ce propos : "le choix pour l’humanité se situe entre la liberté et le bonheur, et pour l’immense majorité le bonheur est préférable", étant entendu que "bonheur" se réduit ici à "sécurité". Il ne s’agit pas d’un dogme de parti totalitaire. C’est un fait avéré lorsque les croyances des hommes sont trop nourries de peurs. Peu sont donc prêts à sacrifier la sécurité de leurs habitudes, même si elles sont très inconfortables, pour aller à la rencontre d’eux-mêmes et surmonter ce qui les entrave. Reste à trouver le moyen de survivre à cet inconfort, et surtout à ne pas avoir à faire face à sa propre lâcheté. D’où le décervelage, qu’il prenne la forme d’adhésion irréfléchie à des dogmes, d’un assoupissement de la conscience en évitant de la confronter à rien de dérangeant, d’un abrutissement par des agitations frénétiques, de rêves que des fortunes gagnées au loto pourront guérir notre mal être et améliorer nos relations avec les autres, ou tout bonnement d’une annihilation par des drogues diverses. La forme importe peu. Seuls comptent le résultat et le fait qu’un bout de nous sait avoir choisi cette voie du décervelage.

Appel aux nouveaux barbares

Même s’il est difficile d’échapper à tout cela, nous avons la chance de vivre dans une société qui présente suffisamment d’interstices, tant géographiques que sociaux, où l’on peut s’insinuer pour n’avoir pas le sentiment d’être réduit à une moelle épinière. Mais attention tout de même, cela exige un peu de subtilité si l’on ne veut pas être rattrapé par une ‘police de la pensée’ insidieuse.
Une forte tentation existe souvent de vouloir changer radicalement sa façon de vivre, sortir du système et retrouver une vie primitive, jouer à "l’africain", à "l’indien", au "gitan", au punk ou au hippie. Mais, nous ne sommes plus dans les plaines du far-west d’il y a deux siècles, ni en Afrique, et il y a des frontières partout. Dans nos pays, tout est administrativement réglé : "vous ne pouvez pas dormir ici, vous ne pouvez pas faire de feu là, vous ne pouvez pas ramasser ces plantes, vous n’avez pas le droit de vous soigner comme vous le voulez, pour passer ici montrez-moi vos papiers…". On est vite rattrapé par le système, et la nouvelle vie devient aussi insupportable que l’ancienne.

L’autre branche de l’alternative, plus efficace, consiste à accepter de vivre dans cette société telle qu’elle est mais à se comporter vis-à-vis d’elle en "barbare" : "Barbare" signifiant ici saboteur d’idées reçues et surtout créateurs d’autres futurs possibles. Exemple de barbares des temps modernes : les hackers qui interviennent sur les systèmes informatiques, animés du désir de comprendre et d’améliorer les choses, que les médias ont tendance à confondre avec les crackers qui, eux, sont de vrais criminels qui agissent pour leur propre compte ou pour le compte d’un concurrent de leur cible. Qu’il soit clair que cette barbarie-là n’est pas porteuse de brutalité et d’inculture, encore moins de terrorisme mais, au contraire, d’innovation et de vitalité.

Sous l’apparence d’une extraordinaire dynamique, qui n’est en fait qu’une vaste agitation suscitée par des technologies nouvelles, nos sociétés sont complètement sclérosées. On le voit à l’impossibilité de réformer en profondeur quoi que ce soit d’essentiel, où pourtant les dysfonctionnements sont patents : l’éducation, la santé, la chaîne agroalimentaire, la filière énergétique, la recherche scientifique, etc. Et, dans la mesure où la majorité persiste dans son aveuglement éthylique, neuroleptique, télévisuel, informationnel, virtuel, etc., il ne faut pas compter sur elle pour changer quelque chose. Oh bien sûr, chacun a encore assez de lucidité pour réaliser que : "ça ne peut plus durer, il faut que ça change". Mais ça ne dépasse pratiquement jamais le stade de l’incantation rituelle collective dans un bar autour d’un café ou d’une bière, "paroles de comptoir".

Nos sociétés ont donc plus que jamais besoin de nouveaux barbares pour les secouer et les sortir de leur léthargie.

Un monde sans tête

Que cache donc ces cybermondes ? La cybernétique a justement montré que des systèmes complexes peuvent se réguler eux-mêmes. Ce monde semble donc marcher tout seul, sans tête ! Même ceux qui se croient aux commandes parce qu’ils gouvernent des nations puissantes, qu’ils gèrent des milliards de dollars ou qu’ils font la pluie et le beau temps dans des «world companies», n’ont pas plus de lucidité sur les tenants et les aboutissants de leurs actes que les consommateurs qui portent sur leur T-shirt le logo de leur compagnie, de leur équipe ou de leur parti ! Ils amassent certes des fortunes, jonglent avec des milliards, prennent des décisions qui touchent des milliers voire des millions de personnes, mais ils passent à côté de la vie, à côté de l’amour de leurs femmes et de leurs enfants, à côté de leur corps qui finit souvent par les trahir douloureusement, à côté de la beauté du monde. Du plus haut au plus bas de l’échelle, le décervelage fait son œuvre. On a attribué à Einstein cette remarque alors qu’il regardait défiler des militaires : « Pourquoi ont-ils un cerveau, la moelle épinière leur suffirait ». Pour le paraphraser, on pourrait dire : "Pourquoi auraient-il un cerveau puisqu’un servomécanisme leur suffirait ?". La boucle est bouclée, c’est le triomphe des hommes machines, en attendant la prise de pouvoir des machines elles-mêmes !

Dans les utopies citées plus haut, on montre des dirigeants qui finissent par croire à leur action et peuvent être, eux-mêmes, sacrifiés sur l'autel du "parti", d’une idéologie ou équivalent dont la volonté est tout aussi insondable que celle de Dieu. Dans notre société actuelle, les PDG et autres dirigeants y croient de la même façon et peuvent tout aussi bien en crever sur l'autel du marché dont la volonté est tout aussi insondable.
À y regarder de plus près, rien ne gouverne rien. La dynamique du système échappe à tout contrôle, dont on ne voit pas le sens.
Le marché du libéralisme ne mène à rien, sinon à un système qui se mord la queue : le peuple fait le marché, donc le peuple est le marché qui exploite le peuple.
Qui manipule qui ? Personne et tout le monde. Le marché, c'est la victime qui est le bourreau. La masse impose le mode de fonctionnement qui exploite la masse. Et même les profiteurs sont victimes de cette course au profit, car s'ils n'avaient pas perdu leur cerveau, ils mèneraient une vie moins bête.
Est-ce irrémédiable ou peut-on retrouver sa tête ?

Le monde dans lequel nous vivons est le reflet de ce que nous sommes. Et s’il ressemble à une gigantesque poubelle, c’est que nos têtes elles-mêmes sont pleines de détritus nauséabonds, sous forme de pensées de haine, de colère, de peur, de souffrance... Il serait faux toutefois de dire que l’homme n’a pas progressé.
À défaut d'être un nouveau barbare réussi, on peut être un simple quidam qui n'a pas envie de perdre son cerveau, qui souhaite trier parmi tous ces dithyrambes autour des prétendues merveilles de la communication. Quant aux technologies de l’information, elles se présentent à un moment opportun pour fournir à l’humanité l’occasion de dépasser certaines limites, déployer de nouveaux talents. Bien sûr, beaucoup ne comprendront rien et ne verront qu’un prétexte à gagner plus d’argent et manipuler les foules, certains même succomberont à la tentation « Big Brother », et d’autres passeront complètement à côté. Mais certains sauront saisir l’opportunité qui leur est offerte de grandir, et aideront ainsi l’humanité à grandir avec eux.

Et le dérisoire comme acte fondateur

Il semble difficile de limiter l’essor de ces technologies tant est grande la fascination qu’elles exercent et les enjeux qu’elles représentent. Un "principe de précaution" semble inapplicable pour faire face à l’imprévisibilité de leurs effets à long terme.
Ce qui est possible, en revanche, c’est de donner à chacun les moyens de juger par lui-même. Car la bonne position consiste à être ni paranoïaque ni enthousiaste écervelé ! Qu'attendre de ces grands systèmes de communication ? L'Internet est-il vraiment la bonne configuration technique ? Ne risque-t-il pas d'apparaître un autre système dont la fonctionnalité s’avérera plus adaptée à une utilisation globale ? Peut-être toutes ces technologies vont-elles finir en un flop gigantesque, peut-être n’auront-elles que des conséquences bénéfiques, peut-être vont-elles nous entraîner dans des mondes infernaux… Nul ne le sait. Chacun, pourtant, doit connaître les enjeux : connaître les dessous de ces technologies pour les utiliser à bon escient, connaître les effets pervers qui peuvent en résulter pour les reconnaître quand ils apparaissent et ne plus cautionner alors le système. Par exemple, on pourra décider en toute conscience de reprendre sa santé en main, de ne plus l'abandonner entre celles de docteurs Frankenstein. On pourra encore décider de jeter télévision et téléphone portable à la poubelle.

Cela peut sembler dérisoire. Gandhi disait : "Tout ce que tu feras sera dérisoire, mais il est essentiel que tu le fasses". C’est parce que bien des gens ont accompli des actes "dérisoires" que les droits de l’homme ont vu le jour, que l'on dispose d'informations sur les dangers du nucléaire et de l’agriculture moderne, ou encore que l’on peut télécharger gratuitement des logiciels de cryptage comme PGP (pretty good privacy).
Accomplir un acte "dérisoire" avec la pleine conscience de ses effets sur soi, sur la collectivité, sur la planète entière, sur l'avenir, c’est le charger de sens et de puissance. Bien sûr, face aux débordements des nouvelles technologies et des grandes compagnies qui les propulsent sur le devant de la scène, on peut se sentir dépassé, également face aux états, qui déploient des moyens de surveillance sans précédent. Même les états démocratiques ont leurs franges incontrôlées. Alors souvenons-nous de ce que scandaient les habitants de Leipzig en 1989, à la veille de l’effondrement de la RDA, devant des forces de sécurité complètement dépassées : "nous sommes le peuple". Il est bon de garder cela à l’esprit, quand on est trop souvent confronté à des bureaucrates, des élus, ou des gouvernants qui s’arrogent un droit plus ou moins exclusif de parler au nom du peuple. Or, « nous sommes le peuple », et ce à chaque instant de notre vie et pas seulement lorsque nous glissons un bulletin dans une urne ou quand nous payons nos impôts !

N’oublions pas non plus que les états, par le biais de ceux qui en tiennent les rênes, ont plus de morts, de souffrances, et de délits de toutes sortes à leur actif que tous les criminels de la planète réunis ! Alors que ceux qui parlent en leurs noms ne viennent surtout pas donner des leçons aux citoyens en matière de préservation des libertés et de lutte contre la criminalité.
"Nous sommes le peuple", voici ce que nous pouvons et devons affirmer par des actes "dérisoires" au quotidien. Et si nous nous laissons endormir et dessaisir de ce pouvoir d’accomplir des actes "dérisoires" en nous en remettant constamment et pour tout à des instances « supérieures », alors nous serons mal venus de nous plaindre ensuite que nous n’avons plus de liberté !

Qui pourrait se résoudre à n’être qu’une moelle épinière ? !


1 David Riesman, La foule solitaire, Arthaud, 1964.
2 Serge Moscovici, L’âge des foules, Fayard, 1981.
3 Philippe Breton, La parole Manipulée, La Découverte/Poche, 2000.
4 Gibson W., Neuromancien, J’ai lu 2325, Paris, 1988.
5 Cf. le petit livre de Karl Popper : "La télévision : un danger pour la démocratie", 10/18, Paris, 1996.
6 Le parler des banlieues, science et vie, septembre 1999.
7 On a un avant-goût de cette expérience lorsqu’on part en vacances quelques jours sans journaux ni télévision. On constate en général au retour qu’on n’a rien manqué d’essentiel.
8 C’est le thème d’un roman de William Hjortsberg, Matières grises, Presses Pocket.

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