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THÈME EN COURS - DÉSOBÉIR
Autres thèmes en cours : Désobéir - Dieu - Humanimals
Sans hésitation ni murmure par Gilbert Maurey
RÉSUMÉ : L'obéissance est le pain quotidien du militaire, qu'on lui commande de consommer même rassis, mais est-elle exigible en toutes circonstances ? Trois officiers ne l'ont pas pensé, face aux défaites de 1871 et de 1940, et ils se sont révoltés contre le pouvoir légal de l'époque pour poursuivre le combat. Désobéir était la seule issue envisageable du conflit entre leur éthique propre, et des circonstances qui pouvaient pourtant dicter une autre conduite. Il y fallait aussi des qualités certaines.
e traditionnel Manuel de l'infanterie énonçait que "La discipline faisant la force principale des armées, il importe que tout supérieur obtienne de ses subordonnés une obéissance entière et une soumission de tous les instants, que les ordres soient exécutés littéralement, sans hésitation ni murmure; l'autorité qui les donne en est responsable et la réclamation n'est permise au subordonné que lorsqu'il a obéi". On notera la belle concision du style, qui n'égale cependant pas celle du code pénal concernant la peine de mort : "Tout condamné à mort aura la tête tranchée".
La chose militaire a évolué au fil du temps, il serait par exemple désormais admis le cas de force majeure pour la non-exécution d'un ordre, sous l'œil avisé de la fée Jurisprudence. Mieux même, on a récemment pu voir d'innombrables, mais néanmoins dénombrés, gendarmes ne pas attendre le 14 juillet pour défiler. Leurs revendications ne pouvaient être que bien fondées puisqu'elles furent promptement satisfaites. De là à penser que la discipline n'est plus ce qu'elle était... Le principe général reste toutefois que celle-ci établit la subordination et impose l'obéissance de l'inférieur au supérieur, dans tout ce qu'il commande "pour le bien du service et l'exécution des règlements militaires".
Au sommaire du numéro

PRÉ HI HAN BULLES

ARTICLES
Une conjugaison des temps de la désobéissance par C. de la Genardière

Sans hésitation ni murmure par G. Maurey

Hors-jeu (de 5 à 9) par P. Matéo

Etais-je malheureux de ma situation ? par Claude Spielmann

Dé/Zob/éir - Ni Dieu, ni Maître par K. Rouquet

Au pays d'Anomie par É. Noël

Il ne se sentait pas en sécurité par É. Noël

Le devoir de désobéissance du fonctionnaire par Claudine Maurey-Forquy

Il est notoire que, mis à part nos sous-officiers de la gendarmerie, les règlements militaires ne laissent qu'une place modeste à l'initiative et à l'inventivité, celles des subordonnés au moins car une fois parvenu dans les sommets de la hiérarchie où les supérieurs se raréfient, il est loisible d'organiser son affaire de façon absurde et de donner des ordres stupides, comme cela s'est vu, pour ne citer qu'eux, avec Bazaine (1870) et Gamelin (1940). C'est précisément de trois subordonnés de ces chefs qu'il va être ici question. Et aussi d'une autre époque.
Ces trois officiers, de notoriété inégale, rejetèrent leur devoir d'obéissance dans des circonstances difficiles. D'autres s'étaient déjà illustrés de cette façon, tel le maréchal Ney qui a sa statue et son boulevard à Paris et que son refus d'obéissance aux ordres de Louis XVIII mena finalement au peloton d'exécution (et Napoléon à Waterloo). Rentrent aussi dans ce cas de figure les déserteurs ordinaires, si je puis dire, ceux qui se retirent des combats moins par conviction que pour sauver leur peau face, parfois, à des ordres parfaitement idiots ou odieux. La guerre de 1914 en offrit des exemples souvent honorables.
Deux de ces officiers participèrent à la deuxième guerre mondiale, le troisième à celle de 1870 puis à la Commune de Paris.
D'abord le général de Gaulle, qui par la suite mata à Alger, et avec maestria, une rébellion militaire. Son histoire est supposée connue, de même que le fait qu'il devint président de la République, chef des Armées, longtemps après avoir été condamné à mort par le régime de Vichy 1.
Le lieutenant de vaisseau Honoré d'Estienne d'Orves, polytechnicien, était son cadet de dix ans. Embarqué sur l'escadre neutralisée à Alexandrie du fait de l'armistice de juin 1940, il abandonna son poste dès le mois de septembre pour rejoindre Londres avec quelques marins, en passant par Le Cap, route peu directe mais seule praticable en raison de la défection de Vichy en Méditerranée. Plutôt que de servir dans la petite armée de la France Libre, il choisit une voie encore plus périlleuse, la résistance en France. De Gaulle le cite parmi ses cinq agents chargés de faire "les premières expériences" de création de réseaux. Expérience qui très vite tourna mal pour lui. Arrivé sur place fin décembre, il fut bientôt trahi par son radio. Arrêté par les Allemands le 22 janvier 1941 il fut condamné à mort et fusillé au Mont-Valérien en août. Sa carrière de résistant fut donc très brève. On a rapporté que les officiers allemands à qui il eut affaire lui marquèrent de l'estime. Peut-être certains furent-ils de ceux qui organisèrent en juillet 1944 l'attentat contre Hitler, bel exemple de révolte militaire, malheureusement ratée.
Le troisième, et le plus ancien par ordre d'entrée en scène - il était né en 1844 - est Louis-Nathaniel Rossel, autre polytechnicien, capitaine du génie puis colonel de l'armée auxiliaire 2. Pendant le siège de Metz, il batailla avec vigueur pour la résistance à outrance, et contre son chef, un autre maréchal, le tristement célèbre Bazaine 3. À ceux qui lui disaient "c'est impossible", Rossel répondait "C'est peut-être impossible mais c'est absolument nécessaire" 4. Peu avant la capitulation de la place, il proposa cette épitaphe: "Ci-gît une armée qui a préféré à sa patrie et à l'honneur de ses drapeaux, une stérile obéissance". Il s'évada de Metz et milita ensuite avec une égale vigueur et un égal insuccès pour la poursuite de la guerre. Après l'armistice de janvier 1871, il ne put se résigner à la défaite. Quand l'insurrection de la Commune survint en mars, il fut un des trois officiers d'active, et le seul qui joua un rôle important, à rejoindre aussitôt celle-ci dans l'idée qu'elle reprendrait la lutte contre les Allemands. Bien qu'il ait rapidement constaté qu'il n'en serait rien, il se maintint du côté du parti qu'il avait choisi, celui de la République, comme il l'écrira. Il devint Délégué à la Guerre de la Commune avant de démissionner trois semaines avant sa chute, découragé par le caractère brouillon de nombreux dirigeants et par sa propre impuissance à transformer les fédérés de la garde nationale en militaires efficaces 5. Resté à Paris contre toute raison, même après la fin de la Commune, il fut arrêté dix jours plus tard, eut un semblant de procès et même un second, et il fut lui aussi fusillé, cette fois par des Français. Son père, officier à la retraite, loin de le désavouer, se battit désespérément jusqu'à la fin pour le sauver.
En tant que soldats et a fortiori officiers de carrière, ces trois hommes étaient tenus à se battre. Mais, pour la même raison, il leur était interdit de désobéir. Continuer le combat en dépit des ordres signifiait se mettre en état de révolte contre le gouvernement de leur pays. Cet état concerne dans l'actuel code de justice militaire ceux qui "prennent les armes sans autorisation et agissent contre les ordres de leurs chefs". C'est bien ce qu'ils firent. Ils avaient pourtant le choix, j'entends entre plusieurs articles du code : ils pouvaient également être poursuivis pour désertion, ou bien accusés de trahison, à savoir "porter les armes contre la France". Ce dernier cas fut en effet celui de Rossel 6 et aussi, à un moindre degré, celui de de Gaulle lors des expéditions de Dakar ou de Syrie où il eut à affronter des collègues fidèles au gouvernement de Vichy. Le temps fut trop compté à d'Estienne d'Orves pour qu'on puisse supputer ce qu'il en aurait été à ce sujet.
Ils contrevinrent donc gravement à leur devoir d'officier, pour le même motif, leur volonté de poursuivre la lutte après une défaite qu'ils estimaient imméritée et non définitive. Rossel s'est trompé, mais l'histoire aurait pu tourner autrement, tout autant que pour les deux autres si l'Allemagne avait été victorieuse, ce qui n'était pas impossible.
À bien des égards, ils diffèrent, ne serait-ce que parce que de nombreux militaires rejoignirent aussi la France Libre, désobéissant à leur tour, alors que Rossel fut pratiquement seul de son espèce. Dans son cas, autre différence de taille, il s'agissait d'une guerre civile. Bref, il n'est pas question de chercher dans leur contexte historique plus de similitudes qu'il n'y en a, ce n'est d'ailleurs pas ce qui m'importe ici.
Ces trois militaires ont-ils eu quelque chose en commun pour s'être ainsi engagés dans le refus et la désobéissance à un pouvoir légal, comme le furent, quelque opinion qu'on ait d'eux, le gouvernement de Versailles et, au moins pendant un temps, le régime de Vichy ?
Un patriotisme certain, cela va de soi, sentiment que l'on dit passé de mode, du moins en Europe occidentale où il est peut-être remplacé par des nationalismes locaux, basque, corse ou éventuellement beauceron. C'est poussé par ce sentiment que d'Estienne d'Orves ne douta pas longtemps que son devoir était de poursuivre la lutte, quoi qu'il pût lui en coûter. Mais il y eut aussi de bons patriotes qui mirent du temps à réagir.
Outre le patriotisme, de Gaulle et Rossel avaient l'idée d'un destin lié à la France. Cette particularité n'est peut-être pas exceptionnelle, mais ceux qui la présentent n'ont pas toujours l'occasion de l'appliquer. Parlant de son adolescence, de Gaulle écrivit ceci : "Je ne doutais pas que la France dût traverser des épreuves gigantesques, que l'intérêt de la vie consistait à lui rendre, un jour, quelque service signalé et que j'en aurais l'occasion". Et en juin 1940 : "À quarante neuf ans, j'entrais dans l'aventure comme un homme que le destin jetait hors de toutes les séries".
En janvier 1871, Rossel, qui a alors vingt six ans , se compare à "un voyageur qui a un long, long voyage à faire et qui ne regarde pas le pays où il passe, mais seulement les étoiles pour le guider" et il ajoute : "L'avenir est à moi autant et plus qu'à tout le monde; personne ne sait la guerre et peu de gens la veulent, moi, je la veux et je la sais". Mais "Si le pays est perdu, que m'importe le reste ?"
Ce sont tous trois des hommes indignés par la soumission aveugle à un pouvoir jugé par eux illégitime car dans les deux cas né d'une défaite largement due à l'incompétence de leurs pairs et surtout de leurs supérieurs. Dans ces conditions "la force principale des armées" n'était plus de saison, ils devaient rejeter les principes militaires qu'on leur avait inculqué et mener une action conforme à leurs propres idées.
Ils étaient pourtant des hommes d'ordre, nullement des révoltés par principe, comme sont d'ailleurs supposés être des militaires de carrière.
Malgré la bonne noblesse de l'un d'eux, ils appartenaient à une classe moyenne assez peu fortunée, guère soucieuse de bouleverser l'ordre social. Ils avaient des convictions religieuses, catholiques et fortes chez d'Estienne d'Orves, moins marquées chez de Gaulle, et protestantes modérées pour ce qui est de Rossel. Aucun des trois ne peut être classé politiquement à gauche. Démocrates avec des préoccupations sociales, on pourrait les qualifier de démocrates chrétiens si cette référence n'apparaissait pas tiède en ce qui les concerne. À l'instar de de Gaulle, Rossel fait preuve dans ses écrits, y compris ceux antérieurs à 1870, d'un intérêt certain pour la politique. Il préconise même une forme d'État assez proche de ce que sera la Vème république. L'un et l'autre occupèrent des postes politiques, le premier en tant que sous-secrétaire d'État à la guerre en juin 1940, le second comme délégué (ministre) de la Guerre de la Commune.
Ce furent aussi des gens capables d'anticiper sur leur temps, comme d'Estienne d'Orves le prouva par sa seule décision. Pour de Gaulle, la chose est plus généralement évidente mais fondée aussi chez Rossel, qui écrivit notamment deux jours avant sa mort : "J'aurai appris à tous qu'il y a des jours où un soldat discipliné et fidèle doit désobéir , et peut désobéir sans se dégrader" (26 novembre 1871). Il faudra du temps pour que cette idée passe dans des textes.
Tout cela ne nous dessine pas le portrait robot de l'officier-qui-désobéit. Chercher à l'établir n'aurait du reste aucun sens. Il s'agit seulement de quelques traits communs à ces trois hommes, qu'ils partagent avec d'autres. De plus, nous le verrons, ce n'étaient pas les seuls susceptibles de leur rendre évidente la voie à suivre pour rester fidèles à leur vrai devoir et à l'image qu'ils avaient d'eux-mêmes.
Certes, on pourrait s'en tenir à : c'étaient des " gens bien ", réponse un peu simpliste et affaire d'opinion. Il se trouve en outre que tous les gens ainsi qualifiés n'ont pas agi comme eux, et encore moins au moment où ils l'ont décidé. Ainsi Malraux, si on le range dans cette catégorie, a largement pris son temps. Dans le cas particulier de Rossel, il n'était pas évident que les " gens bien " auraient dû le suivre dans son ralliement à la Commune, quelque sympathie qu'ont ait pour elle. Jules Ferry, pour ne citer que lui, était resté à Versailles, et il ne fut pas seulement un affreux colonisateur. Resterait surtout à définir ce qu'est au juste quelqu'un de bien, en dehors du fait qu'il pense comme vous.
On pourrait alors être tenté de passer par la psychanalyse pour comprendre la personnalité et les motivations de ces trois officiers, mais ce serait une tentative assez vaine. À mon sens, il faut la laisser à sa place, celle de la rencontre entre deux personnes dans un cadre donné. Pour le reste, on peut à la rigueur avancer des hypothèses partielles, qui risquent de n'engager que leur auteur.
Un point, par contre, qui me semble à retenir est que s'ils désobéirent, c'était pour obéir. Il fut dit de Rossel qu'il était de ceux qui aimaient mieux "obéir à leur conscience que d'obéir aux hommes". La formule, bien qu'elle ait concerné l'ascendance cévenole, camisarde, de Rossel, peut s'appliquer aux deux autres, mais, il est vrai, pas seulement à eux, car obéir à sa conscience, éventuellement contre ses intérêts, n'est peut-être pas si rare.
C'est en tout cas un choix éthique de désobéir à la loi au nom d'une loi d'un autre ordre.
Là il devient nécessaire de s'entendre sur le sens du verbe obéir. Il comporte essentiellement à première vue une référence à la soumission, et aussi au fait de se vouloir conforme. On voit bien que cette référence n'est pas pertinente quand il s'agit de cette obéissance dont je viens de parler. Mais oboedire (dire pour audire, cf le Robert) signifia d'abord "prêter l'oreille à ". Ceci se retrouve dans son acception "d'écouter", qui peut entre autres vouloir dire, selon le même Robert "Accueillir avec faveur (ce que dit quelqu'un) jusqu'à apporter son adhésion". Ce quelqu'un pouvant être sa propre conscience, il semble que là nous tombons juste.
Quid de "désobéir" ? Si on prend ce terme dans l'acception de "résister" et de "transgresser", il n'est pas besoin de longs commentaires pour voir qu'il s'applique à nos personnages. Ceux-ci ont donc écouté leur conscience qui leur conseillait la transgression et la résistance, ou plus exactement de devoir commettre l'une pour pouvoir accomplir l'autre. Cette décision leur était évidente et d'application immédiate, avec un aspect particulier du fait de leur état d'officier.
À l'époque, le simple citoyen sortait aussi de la légalité en adoptant la même conduite, mais la sanction venait principalement, ou par délégation, de l'occupant allemand qui n'était en rien légitime car imposé par la force. Les fonctionnaires d'autorité se mettaient plus à part s'ils agissaient ainsi, du fait de leur statut dans l'État 7 et de leur serment de fidélité à Pétain 8. À la différence du préfet Jean Moulin, beaucoup s'en tinrent à une attitude plus ou moins bâtarde, tel le préfet Papon jugé cinquante ans après les faits en raison de leur non prescription. Qu'on imagine Mata Hari condamnée en 1967 9... Fermons la parenthèse et revenons à nos officiers.
J'ai évoqué un choix éthique à leur sujet, mais la morale civique ordonnait-elle sans discussion de poursuivre le combat en juin 1940, ou d'espérer le faire en mars 1871 ? Sans nul doute pour eux, et ce fut tout à leur honneur, mais s'imposait-elle à tous de façon si évidente ? Replacée à l'époque, la réponse est non. Bien sûr, des années après, la chose va de soi, surtout pour ceux qui ne furent jamais exposés à se poser ce genre de question. Le problème que souleva la guerre d'Algérie me paraît autre.
Je note en tout cas qu'en 1871 peu d'officiers renâclèrent à réprimer la Commune, et qu'en I940 la plupart d'entre eux se soumirent ou attendirent des mois et même des années avant de se ressaisir, tant ils avaient été dressés à considérer que le chef a toujours raison, puisqu'il est le chef. Sans doute, ceux qui d'emblée résistèrent avaient été épargnés par le redoutable virus du respect aveugle. En fait, avant même la révolte, au moins deux des trois officiers dont je parle avaient déjà peu de considération pour ces chefs auxquels ils devaient néanmoins obéir. De Gaulle n'avait pas caché sa méfiance à l'égard des états-majors, et Rossel traita les généraux de 1870 "d'andouilles", terme modéré qui restait fort en dessous de sa pensée, et aussi de ce qu'étaient réellement ces gens.
Quand survint la défaite de 1871 ou celle de 1940, ils eurent la confirmation que leur mésestime était bien fondée, que ces chefs brillaient surtout par une remarquable inintelligence, une prétention au savoir, un entêtement dans l'erreur et une belle indifférence aux conséquences de leurs actes. On peut ajouter pour Pétain un encroûtement dans une gloire passée dont on ne cessa de l'encenser pendant le règne de Vichy 10.
Ne parlons donc pas de morale civique (pardon, citoyenne) mais d'une position (pardon, posture) morale commune à nos trois révoltés qui leur imposa ce rejet d'une situation estimée par eux inique, et intolérable. Ils refusaient de se voir imposer une conduite qu'ils jugeaient indigne, par ceux-là mêmes qui avaient mis leur pays dans le pétrin. Dans ces conditions, la désobéissance devenait pour eux une nécessité. Cette attitude de refus, je le répète, n'était en rien systématique. Leur origine sociale, leur état d'officier, et leurs idées politiques ou religieuses ne les destinaient nullement à se rebeller contre la société.
Leur patriotisme, de même que le discernement et l'esprit critique au-dessus de la moyenne dont ils étaient pourvus furent des ingrédients absolument nécessaires mais insuffisants à eux seuls pour comprendre ce choix éthique. En outre, si le discernement de de Gaulle et de d'Estienne d'Orves s'avérèrent après coup, celui de Rossel, bien que réel - ses écrits l'attestent - le trahit dès la première semaine de la Commune, puisque celle-ci, contrairement à ce qu'il avait pensé, ne rompit pas l'armistice.
Assurément, à désobéir, on risquait de prendre des coups, comme le constatèrent Rossel et d'Estienne d'Orves. Cependant ce ne fut pas non plus une question de plus ou moins de courage qui entra principalement en jeu. Elle compta assurément, mais que dire alors d'un personnage comme Darnand, dont le courage fut indiscutable pendant la guerre de 1914 et la campagne de 39-40, et qui devint officier des Waffen SS, chef de la Milice et fut justement fusillé à la libération ?
Discernement, patriotisme, courage contribuent donc à la compréhension du choix de nos trois officiers, mais on ne peut ignorer que d'autres qui n'étaient sots ni lâches ni insoucieux de leur patrie, demeurèrent dans l'attentisme, ou firent pire.
On en reste au refus d'une situation donnée et à la désobéissance qui s'ensuit.
Suffirait-il de considérer qu'il existerait deux catégories, ceux qui n'acceptent pas n'importe quoi et ceux qui obéissent d'abord sans hésitation ni murmure ? Répondre par l'affirmative serait pour le moins manquer de nuances. Étant entendu qu'il existe effectivement des "veaux", comme De Gaulle l'a dit des Français, et des "ânes rouges", c'est aussi beaucoup affaire de circonstance, à savoir telle ou telle particularité qui est associée à un événement. La particularité en l'espèce, nous la connaissons : c'est l'aspect calamiteux autant qu'évitable d'une défaite militaire, avec la conviction, pour certains, qu'il était à la fois possible et nécessaire d'y remédier.
Ce constat a sa part de banalité et pourquoi pas ? En me plaçant sur un plan simplement descriptif, j'avancerai, sans prendre trop de risques, que les circonstances peuvent être d'une telle nature qu'elles entrent gravement en conflit avec la personnalité profonde d'un sujet. Celle-ci comporte, jusqu'à plus ample informé, une partie inconsciente, et une autre visible, les convictions morales, sociales, politiques ou esthétiques, l'affectivité participant des deux. Ce n'est pas ici le lieu d'évaluer dans quelles proportions chacune de ces parties entra en jeu chez nos personnages, à supposer que cela soit faisable.
Tenons-nous en au fait que ce sujet doit chercher une issue à son conflit. En gros j'en vois trois, le renoncement, le compromis ou bien le refus. Dans ce dernier cas, même si ses moyens d'action sont faibles, le sujet décide : "là, je n'irai pas" et il tente d'adapter sa conduite à cette décision. En l'occurrence, pour ces trois officiers, la désobéissance était simplement une condition première pour obéir à leur conscience, pas moyen d'y couper, et la messe était dite. Certes, une autre issue aurait pu être le suicide, forme définitive du refus, comme cela s'est vu lors de toutes les grandes défaites. Ils ne l'envisagèrent pas, sans d'ailleurs que la longévité de deux d'entre eux en ait été pour autant sensiblement accrue.
Faut-il ajouter que cette désobéissance à l'autorité communément admise peut comporter sa part de jouissance 11? J'avoue n'avoir pas lu les deux textes écrits par d'Estienne d'Orves , publiés en 1950. En ce qui concerne de Gaulle et à Rossel, il est permis de penser qu'ils durent jouir d'une situation qui leur permettait enfin de se lancer dans une action où le destin qu'ils s'étaient rêvé allait pouvoir se réaliser. De Gaulle usa au mieux de ses qualités et réussit, tandis que Rossel n'en tira pas le meilleur parti au point que l'on peut parler à son sujet de conduite d'échec. Rien dans la vision d'un destin hors du commun ne garantit le succès, bien au contraire.
Destin ou idéal du moi, jouissance, conduite d'échec, sans oublier la castration avec toutes ces condamnations à mort, sont des termes qui pourraient appâter un psychanalyste, et l'inciter à des spéculations alléchantes. Par-dessus le marché il se trouve, par exemple, que de Gaulle avait entretenu avec Pétain pendant quelques années des relations quasi filiales, et que Rossel avait pour sa mère, et aussi pour sa soeur cadette, des sentiments vraiment très forts. Sa fidélité à la Commune et sa déception de ne l'avoir pas eu en sa possession, l'affectivité vive de de Gaulle pour la France ne seraient pas non plus, au moins dans cette optique, négligeables. Voilà un ensemble propre à lancer un esprit ingénieux dans des vues théoriques donnant la clé d'au moins deux de nos personnages, le troisième s'étant distingué par un esprit de sacrifice non moins suspect.
Mais tout cela, en fait, m'a seulement donné la tentation d'un pastiche d'une "réflexion analytique aboutie". J'ai évidemment renoncé à ce projet douteux. Il aurait pu insinuer que désormais la psychanalyse n'est plus que matière à persifler, alors qu'il n'existe aucune raison de penser que ces trois personnages ne relevaient pas d'une compréhension analytique bien fondée. L'écueil, en ce qui me concerne, aurait été que je ne sais évidemment rien d'eux que j'aurais entendu dans le secret de mon cabinet. Le général ne m'a même pas fait de confidences où que ce soit, et quant aux deux autres, nos chronologies respectives s'y seraient opposées.
Je me suis donc contenté d'une approche historico-superficielle de leur choix, et cela a sans doute valu mieux pour tout le monde. J'accepte maintenant une dernière question : pourquoi vous êtes-vous intéressé à ces trois officiers ? Est-ce parce qu'à leur place, vous seriez resté dans vos pantoufles ? Comment savoir, je n'ai pas eu à me poser la question.

1.De Gaulle rapporte qu'il fut d'abord condamné à un mois de prison, puis "sur appel a minima exigé par le "ministre" Weygand, (le conseil de guerre) me condamnait à la peine de mort." ("Mémoires de guerre", Tome I, Plon 1954.)
2. Armée qui regroupait les gardes mobiles et les corps francs.
3. Condamné à mort lui aussi, il s'évada sans trop de difficultés et finit paisiblement ses jours en Espagne.
4. Rossel (L.N.) "Mémoires, procès et correspondance", JJ Pauvert Éditeur, Paris 1960.
5. En effet, les communeux combattirent avec courage, mais à leur idée.
6. Pour lui, ce fut la désertion qui le fit condamner à mort, illégalement car il ne s'agissait pas de "désertion à l'ennemi".
7. Depuis la loi du 13 juillet 1983, les fonctionnaires sont dispensés du devoir d'obéissance quand "l'ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public". Il ne semble pas, mais ce serait à vérifier, que cette disposition s'applique aux militaires.
8. Un seul magistrat refusa de prêter ce serment.
9. Erreur, mon capitaine, il y aurait eu prescription, et en plus mauvais exemple : en 2001 quelques-uns de ses compatriotes néerlandais ont imaginé de réhabiliter celle qui fut un agent double, fusillée pour l'exemple, parfaitement inefficace mais mythomane avérée et un peu sotte. Cette ébauche d'éradication de la sottise n'a pas été poursuivie.
10. Il faut tout de même se souvenir que Pétain rejeta les idées tactiques et stratégiques de de Gaulle, énoncées dès 1936 et dont les Allemands s'inspirèrent largement. Il fut d'ailleurs lui aussi condamné à mort.
11. Jouissance simplement dans le sens d'un plaisir que l'on goûte pleinement.