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THÈME EN COURS - DÉSOBÉIR
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Hors-jeu (de 5 à 9) par Pépito Matéo
ue Louison ne soit pas né dans le milieu qui semblait être le sien, n'entrera pas en ligne de compte dans la suite. Qu'il ait dû faire des pieds et des mains pour se mettre en valeur, ne nous intéressera pas davantage.

Que ce genre de problématique se retrouve chez la majorité d'entre nous, ne saurait être discuté à présent, d'autant qu'une telle discussion n'éviterait sans doute pas la médiocrité et serait, par ailleurs et en tout état de cause, hors sujet.

Enfin et de toute façon, que tout ceci ne changerait rien au déroulement du vaste monde s'impose à l'évidence.

La vérité c'est que le jour où j'ai rencontré le jeune Louison, il avait déjà l'intime conviction d'être un très grand joueur de football, le meilleur au monde, affirmait-il. Il fallait le voir alors, balle au pied, dépenser toute son énergie à réaliser des dribles acrobatiques entre les pieds des chaises, effectuer à tire-larigot des petits ponts sous la table de la salle à manger, enchaîner des reprises de volée le corps à 90 degrés, jongler contre la porte des WC dans un rythme endiablé de tam-tam. Bref, rien ne semblait devoir contrarier le destin fabuleux de footballeur qui s'annonçait.

Au sommaire du numéro

PRÉ HI HAN BULLES

ARTICLES
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Hors-jeu (de 5 à 9) par P. Matéo

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Dé/Zob/éir - Ni Dieu, ni Maître par K. Rouquet

Au pays d'Anomie par É. Noël

Il ne se sentait pas en sécurité par É. Noël

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Hélas, c'était compter sans la susceptibilité à fleur de peau de Louison. Lorsqu'il s'aperçut que son entourage n'admettait pas l'évidence de son don exceptionnel, il prit, tout net et du jour au lendemain, la décision irrévocable d'arrêter de marcher. Dès lors, ses jambes refusèrent de remplir leur plus élémentaire mission de jambes. Au début, cela amusa un peu le monde des adultes, mais bien vite, l'entourage dut déchanter : il fallait désormais le déplacer en poussette, y compris pour les trajets de premières nécessités. On devait se relayer pour le véhiculer, chacun devant prendre son tour de pousse, ce qui eut pour effet d'en agacer plus d'un, ce qui peut se comprendre. Aussi, commença-t-on à se moquer de lui. Il dut subir niaiseries et prières. On lui fit aussi la morale, surtout on le menaça : "Marche tu auras du chocolat au lait praliné - ce qu'il adorait par-dessus tout - mais si tu ne veux pas avancer, gare aux verges !". La carotte et le bâton, quoi ! Sans présager des conséquences que l'on va voir.
Pourtant, rien n'y faisait, Louison ne bougeait pas d'un pouce. Alors, quand pour le vexer, on le traita d'âne, on le vit se cambrer. Que dire se cambrer ? ! Bien plus non seulement se cambrer mais aussi s'affaisser tout en même temps au niveau des trapèzes, provoquant alors, et illico, une inclinaison de la tête qui lui imposa bientôt la "station quatre pattes". Alors, on vit sa peau peu à peu se durcir, ses oreilles s'allonger (tel Lucius d'Apulée). Enfin, au désespoir général, on dut se rendre à l'évidence, peu de temps après, une queue était en train de lui pousser. Nous citons Apulée, pour montrer simplement que l'on n'est pas dupe des rapprochements que l'on serait tenté de faire ici ou là : loin de nous l'idée de refaire le coup du : "Libérons l'âne qui est en nous"... pour retrouver l'homme qui est en qui ? Le truc bateau de la rédaction de métamorphoses en vue de la suprême résurrection. Mais, si l'on n'a pas lu Apulée... aucune importance, d'ailleurs, nous non plus ne l'avons... mais qui l'a vraiment, dites ? Que celui qui l'a lu nous jette la première menterie.
Bref, branle-bas de combat ! L'entourage de Louison perdit de sa superbe : Quoi ? Une bête de somme dans le salon propret du F2 salle-d'eau-cuisine de la HLM de la rue des ânémones, jamais ! Des crottes sur le tapis percé de la salle à manger, que nenni ! L'incarnation du ridicule au sein de l'harmonie familiale, pas question ! Le jour de son âniversaire, on a emmené Louison consulter un spécialiste du bipède en mutation. Ce dernier ressemblait, en déconfit, à une sorte d'insecte désarticulé, équipé d'un regard inquisiteur à vous disséquer la moelle, derrière des verres à triple foyers.
De ses gros doigts roses et moites, il a tâté Louison, l'a pincé, cogné, tripoté, le traitant de tous les noms. Il lui rebattit et rabattit les oreilles de ses coups de sifflets à roulette, brandit un carton jaune avant de lui porter deux ou trois coups francs et plusieurs pas francs du tout. Louison se révolta et réclama un penalty justifié, mais l'homme au trois foyers sortit son carton rouge en hurlant, tout en chiquant de son air chic, que c'était du chiqué. Coup dur pour la carrière footbalistique de notre héros !
Et voilà que le triphasé s'écrie : "Les ânes de votre l'espèce, on devrait les obliger à courir et sauter comme au cirque. De toutes façons, aux grands mots les grands remèdes, votre famille va en avoir pour son argent et sans ânesthésie encore !"
Là-dessus, il fait appel à une escadrille d'infirmiers-mières, assistants-tantes et de touches, escadrille d'infirmiers en espadrilles et blouses vanilles assorties (ce détail n'est pas certifié, mais présente une belle euphonie !). Ceux-ci se jettent sur le malheureux et, sous prétexte qu'ils sont justement de touche, se mettent à le toucher partout, en l'attrapant par la peau du dos avec une violence toute paranoïaque dans la persécution : gestes hargneux, tirages de maillot, crispations de la bouche, meuglements répétés... etc. et, dans un shoot bicyclette retourné et tout, faramineux, l'envoient au fin fond des filets : c'était le but ! Toute la famille, sur le banc de retouche, hurle "réparation ! réparation !", en vain.
On ne sait ce qui se serait passé si, par chance, une infirmière assistante de touche nommée Agnès ne l'avait sorti de ce mauvais pas. Toujours est-il qu'elle le toucha où bon vous semble de l'imaginer et d'une main des plus experte et, lorsque ladite Agnès lui a chuchoté trois fois à l'oreille : " sac à blé ", la peau de Louison, après un étirement élastique démesuré, a commencé à se déchirer depuis le cou jusqu'au derrière et a fini par lui rester entre les mains. Quant à notre champion du ballon rond, il s'est vu, par l'effet ressort qui s'en est suivi, projeté en l'air. Il a tournoyé ainsi un temps pour atterrir, par le plus grand des hasards, dans un terrain vague, ou plutôt un couvent, certains disent dans un cloître cistercien. Toujours est-il, qu'au moment précis où il allait s'écraser au sol, quatre curés tonsurés le prenant en pitié, tentèrent de le récupérer en tendant un drap pour amortir sa chute. Hélas, sous la pression de son poids décuplé par la vitesse : E=MC2 (bien qu'aux dires de certains spécialistes tout à fait affûtés, cette formule concerne plutôt la production d'énergie par désintégration de matière)... Nous allions donc dire que les quatre coins du drap se sont rassemblés si violemment que nos quatre curés, quittant à leur tour le plancher des vaches, se sont cogné si généreusement la tête, que le choc a produit des étincelles qui, d'après certains témoins, auraient mis le feu au clocher de l'église Saintt Martin. En tout cas, lorsque les pompiers sont arrivés, tout le quartier avait brûlé. Heureusement, Louison est parvenu, grâce à la grande échelle de ses bretelles, à s'échapper in extremis pour se réfugier dans une école maternelle où il est resté incognito trois ans durant, bien que son portrait ait été largement diffusé sur tous les murs de la ville et le buffet de la salle à manger.
Ce récit est essoufflant autant qu'époustouflant.
Enfin, un jour, alors que les enfants jouaient "Trois jeunes tambours" pour le spectacle de fin d'année, Louison a senti que son heure avait sonné et qu'il lui fallait tenter quelque chose dans la vie. Profitant de ce que le groupe d'acteurs en herbe se trouvait dans la pénombre des coulisses - faut-il ajouter qu'on y jouait du trombone ? - il assomma le premier jeune tambour - qui était aussi le préféré de la maîtresse - lui déroba son costume et effectua une entrée triomphale sur scène, au rythme de la musique et des cris de la foule en délire, disons trois ou quatre figurants, qui faisaient tomber sur lui une pluie de petits papiers blancs. Le décor représentait un magnifique château de cartes, éclairé tout en bleu. À une fenêtre se trouvait une belle princesse blondasse au sourire dévastateur, qui n'était autre que la fille du concierge et qui lorgnait sur le pain au chocolat dépassant visiblement de la poche de notre soldat autoproclamé Louison, qui tapait sans aucune façon sur la peau détendue d'un tambour miniature. La question se pose de savoir si le pain au chocolat existait à cette époque ? Nous n'en sommes pas certain, mais le souvenir nous oblige à préciser que, pour notre part, nous avions droit à un quatre heures composé d'un morceau de pain et d'une barre de chocolat et que, passé le tournant de la rue, le morceau de pain atterrissait invariablement dans la remorque du marchand de quatre saisons, tandis que par anticonformisme primaire, nous laissions dans notre bouche fondre le chocolat à croquer. Est-ce bien raisonnable ?
Passant devant elle, Louison mit un genou à terre, comme il sied à tout chevalier digne de ce nom, tout en offrant à la belle, d'un geste graciiiieux une rose en crépon qui portait bien son nom. Mais, la pimbêche, s'apercevant que le galant ne daignait pas même lui offrir une parcelle de sa chocolatine, pourtant plus désirable qu'une vulgaire fleur de papier, lui administra devant le public des parents ahuris une claque telle que Louison passa à travers le décor, brisant par là même toute la féerie, comme quoi la rose de l'amour courtois n'est pas sans épines.
Perdant alors connaissance et toute notion d'éducation, il s'est retrouvé au début des années 50 dans un pré fraîchement rasé, tentant maladroitement d'absorber une limace à l'aide d'une pointe rouillée. On a déjà vu des choses plus étranges.
Moralité : Quand tout le monde vous croit définitivement hors-jeu, on peut toujours espérer trouver quelque part une surface de réparation.
Voilà donc dans quelle situation se trouvait Louison au moment de commencer ses âneries en classe supérieure et de manifester envers le monde une sorte de désapprobation aussi sournoise que passive, pour ne pas dire dérisoirement sans illusion : il savait désormais que le monde était à prendre ou à laisser, vice-versa et réciproquement, que les princesses n'étaient plus ce qu'elles étaient et que la vie était somme toute à l'image d'un ballon : on pouvait la faire rouler en évitant les obstacles, la faire rebondir, l'envoyer en l'air et grimper dessus en équilibre à condition de garder au moins un pied-à-terre.
CQFD.