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THÈME EN COURS - DÉSOBÉIR
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Etais-je malheureux de ma situation ? par Claude Spielmann
tais-je malheureux de ma situation ? Je ne saurais le dire. J'étais là, immobile, sachant mon père assez près. J'avais 12 ans.

L'année précédente, mon père m'avait dit :"Dans quatre ans, je l'emmène travailler avec moi à Paris." Je savais que mon père travaillait à Paris mais je ne connaissais pas son métier. Je savais aussi que Paris était la capitale de la France. J'en avais vu quelques images à la TV chez ma tante... Mais tout cela était pour moi marqué d'une belle méconnaissance. J'ai commencé à me demander ce que pouvait bien faire mon père à Paris, sachant qu'il rentrait tous les 3 mois à Virza. Mes oncles et tantes ne me disaient rien à ce sujet. Mon père non plus et je ne lui posais pas de questions.
Pourquoi lui en aurais-je posé ? C'est lui qui me disait ce que je devais faire et ne pas faire. Il n'élevait jamais la voix, mais ses propos étaient marqués d'une tranquille certitude indiscutable. Mes oncles et mes tantes ne me disaient rien non plus. Rien d'autre que ce qu'il faut dire au quotidien pour que le quotidien de l'existence se déroule sans heurt. Ainsi mon univers était-il circonscrit à ce bourg nommé Virga en Roumanie. Je savais que l'étranger existait parce que parfois dans la conversation, il était mentionné que ma mère vivait en Italie. Mais où ?

Au sommaire du numéro

PRÉ HI HAN BULLES

ARTICLES
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Peut-être ai-je un jour posé la question à mon père ? De sa réponse, je n'ai retenu que ceci :"ça n'a aucune importance, ton père c'est moi." . Je ne sais si cette réponse m'avait satisfait, mais je n'ai rien trouvé à répondre. De toutes manières, il n'y avait jamais une réponse possible à mon père, tant les choses et le ton paraissaient évidents. Aussi, grosso modo, je faisais tout ce qu'il me demandait de faire. Et ses interdictions étaient très rares, tant ses prescriptions avaient force d'évidence.

Je me suis donc retrouvé à Paris, en France quelques mois plus tard, agenouillé au bord du trottoir avec une pancarte à mes pieds : "Pour manger SVP". Mon père était dans la même position, deux rues plus loin avec la même pancarte. Tout était donc en ordre. Mon père m'avait expliqué les difficultés de ce métier, sa pénibilité, ses règles fondamentales, par exemple ne jamais lever les yeux... Je n'avais rien compris, mais j'étais satisfait de faire le même "métier" que mon père. Et le soir dans notre chambre d'hôtel du XXème arrondissement, certes un peu sale et sombre, Mon père était satisfait de mes gains de la journée. Et moi, j'étais satisfait de sa satisfaction.

Les semaines passaient. Je commençais à sentir parfois ma position par trop inconfortable. Alors je me levais, rangeais mon écriteau et je me dégourdissais les jambes en regardant les vitrines pleines de fringues que portaient ceux qui parfois me donnaient la pièce. Et tant pis si je ratais un généreux donateur. Quelquefois même, je soustrayais de la recette une pièce ou deux pour acheter un gâteau ou un coca.
Et le soir dans ce petit hôtel du XXème arrondissement , mon père comptait la recette puis l'enfermait dans un petit sac en tissu. Très vite nous nous couchions dans le seul lit de la chambre. Il ne me parlait presque pas et s'endormait presque aussitôt. Ça ne me gênait pas. Ses rares paroles me suffisaient et je n'avais nulle envie de le contredire. Son silence même était pour moi riche et me permettait de rêver mon père comme quelqu'un d'important, qui savait y faire avec la vie, et ce savoir, il était en train de me le transmettre;
Régulièrement depuis deux semaines, un homme me donnait une grosse pièce, jusqu'au jour où il commença à me parler puis à me proposer de venir vivre chez lui. Il m'inscrirait à l'école, j'apprendrais un métier parce mendiant n'en était pas un. Nous demanderions l'avis de mon père, nous irions voir une assistante sociale, bref tout serait fait légalement.
Ainsi fut-il fait. Et je me retrouvais quelques jours plus tard dans le grand appartement de cet homme, René, qui vivait là seul avec un grand fils. J'appréciais alors un confort que je n'avais jamais connu. Je me mis à rêver à un avenir - ce qui ne m'était jamais venu à l'esprit auparavant - . Je me voyais en footballeur international, en vedette du cinéma, en champion de courses automobiles, et tout cela grâce à René, cet homme bizarre dont je ne comprenais pas très bien la langue - je parlais mal le français. Je ne comprenais pas non plus pourquoi il m'avait proposé de s'occuper de moi. De même, je voyais chez lui un tas de gens qui constituaient pour moi un paysage flou. Il m'imposait également des règles, un cadre disait-il, dont je ne voyais pas le bien fondé et qui à vrai ne me plaisaient pas du tout.
Mais René ne m'empêchait pas de voir mon père. Et progressivement je regardais mon père différemment. Lui aussi, je le comprenais moins. Je ne posais pas de questions, quel drôle de métier il fait, me disais-je, d'ailleurs est-ce un métier ? Va t-il faire ça toujours ? Je ne l'en aimais pas moins, peut-être même au contraire. Mais ma tendresse pour lui s'est assez vite transformée en une sorte de colère contre lui quand je le voyais ainsi, agenouillé sur le trottoir. Et en rentrant chez René, c'est contre lui que je tournais cette même colère. Parfois, j'avais envie de rejoindre mon père et de m'agenouiller à côté de lui. Ces jours-là je n'allais pas à l'école, mais je n'allais pas non plus vers lui. Je marchais toute la journée au hasard des rues. Dans mes déambulations, mes pas étaient rythmés par ces deux mots qui résonnaient dans ma tête : Pa-pa-Re-né... J'étais perdu dans ma tête et je ne le savais pas. C'est pourquoi je faisais sonner ces deux mots en moi. Faute de pouvoir les lier entre eux, je les découpais : Pa/Pa/Re/Né. Je tentais quelques fois de les articuler. Père- Pané mais ça ne me convenait pas.
Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait et ce qui me faisait peur, c'était précisément que je commençais à me poser la question : Qu'est-ce qui m'arrive ? Alors je continuais à marcher dans Paris, les larmes au bord des yeux et tirant parfois la langue aux passants qui se détournaient.

Je le voyais tous les jours, agenouillé au même en droit avec sa pancarte autour du cou "Pour manger SVP". je lui donnais tous les jours une pièce, mais je n'étais pas à l'aise. Était-ce parce que je ne voyais jamais ses yeux ? La formule, le mendiant sans regard, me trottait toujours dans la tête.
Je me suis décidé un jour à lui adresser la parole, à lui poser des questions, peut-être simplement pour qu'il me regarde, et moi pour voir son visage. Je lui demandai son nom et de fait, il leva son visage vers moi et me regarda. J'étais d'un coup extrêmement surpris de voir ce jeune garçon me présenter un regard en quelque sorte banal, ni triste ni spécialement gai ni même très surpris. Un regard de tous les jours, sans rien de spécial. J'étais complètement déstabilisé de ne rien voir de spécial. C'est deux jours après que je me rendis compte que je ne pensais plus de la même façon. Mes catégories avaient en quelque sorte volé en éclats. Je n'obéissais plus aux mêmes priorités. Bon nombre de choses que jusqu'alors je tenais pour nécessaires, voire indispensables, me paraissaient secondaires. Je m'aperçus que malgré mes airs affranchis, j'avais été un homme très respectueux de qui se fait et de ce qui ne se fait pas.
Je continuais certes sur cette voie mais d'une manière légère, sans que cela soit un souci constant. Et je me pris à penser qu'au fond, à mon âge, il serait temps que je me fasse plaisir. En un mot je me sentais plus libre d'écouter mes envies, d'en tenir compte et de tenter de les réaliser.
C'est ainsi que très vite l'idée évidente de rêver s'impose à moi. Je ne perdis pas de temps, je ne perdis pas de temps à le convaincre du bien fondé de ma proposition. Je fis toutes les démarches nécessaires et c'est très officiellement que depuis 3 ans pierre vit chez moi.
Je n'ai jamais regretté mon geste. Mais je n'ai jamais compris non plus son comportement. Toutes mes hypothèses, celles de mes enseignants, celles des psy. qu'il a rencontrés, ne m'ont jamais réellement éclairés sur sa façon d'être et de faire. Et surtout elles n'ont rien changé. Pierre pendant ces 3 années n'a jamais travaillé à l'école. Il en a " usé " d'ailleurs. Plusieurs des enseignants le disaient intelligent et indiscipliné. Et surtout, Pierre ne faisait rien, sauf de se prendre pour le plus grand footballeur du monde et de parader dans des maillots achetés chez Tati.
Mais je me suis aperçu aussi que Pierre me volait. Il m'a volé de l'argent et différents objets pour les revendre . Il a commis aussi d'autres gestes non conformes qu'il est inutile de détailler. J'avais beau le sermonner, le disputer avec force, le punir, rien n'y faisait. Pierre ne m'écoutait pas. Il ne m'écoutait pas , simplement sans méchanceté, ni violence, sans remords. Il ne paraissait pas comprendre mes exigences que je trouvais normales.
Et je vois qu'à son incompréhension, la mienne répondait - réponds, devrais-je dire - en miroir. Voilà où j'en suis aujourd'hui.
J'ai le sentiment que les mots n'ont pas le même sens pour lui et pour moi, que mes remarques ou mes explications ne font qu'effleurer sa vision du monde et que je ne saisis pas plus la sienne.

Je ne suis qu'un quidam qui vient de prendre connaissance des confidences de Pierre et de celles de René. Et je me pose à mon tour une série de questions qui ne seront que des questions. Je me demande d'abord s'il y aurait moyen de concilier les positions de chacun d'eux. Mais pourquoi vouloir les concilier ? Au nom de quoi ? Peut-on dire que Pierre, après avoir obéi à son père, s'est mis à lui désobéir en acceptant l'invitation de René ? Mais pourquoi n'obeit-il pas à René ? À quoi de René n'obéit-il pas ? Est-ce à lui ou à l'ordre du " monde " qu'il désobéit ? Ce n'est pas la même chose. On pourrait peut-être penser par exemple qu'il obéit à René, en ayant accepté son offre, en étant attaché à sa personne et en souhaitant rester auprès de lui. Il ne peut pas obéir, c'est à dire se conformer à cette vision culturelle de René qui se traduit par des exigences. Mais on pourrait dire aussi qu'en désobéissant à René, il continue d'obéir à son père. Alors pourquoi ne pas pousser la chose plus loin et dire que Pierre obéit aux deux et en même temps leur désobéit.
Ces élucubrations d'obsessionnel m'amèneraient sur un autre terrain.
Si l'on voit bien les raisons qui nous amènent à obéir : intériorisation des modèles culturels, idéalité, désir de conformité, désir d'être aimé, de ne pas être abandonné etc. l'obéissance ne s'accompagne elle pas alors d'une perte. Remarquez, je n'ai rien contre la perte. C'est à coup de perte que l'on se structure et l'on ne cesse de se structurer, donc de perdre. Mais il y a perte et perte. Il y en a une en tout cas qui mérite un regard attentif qu'un psychanalyste (j'en connais) pourrait formuler ainsi : "il ne faudrait pas perdre l'attention que l'on doit porter à son désir". Il me semble que ce qu'il veut dire par là, ce serait d'être le moins dupe possible des formulations défensives inconscientes et qui prendre le masque du désir. Je crois même que cet analyste ou un de ses collègues ajouterait : "Il vaut mieux être non dupe de son désir que dupe des formations défensives". Mais brisons là !
Quoi qu'il en soit d'une part les raisons évoquées qui nous amènent à obéir - qui d'ailleurs ne sont pas aussi évidente qu'elles paraissent - ce n'est certainement pas leur simple absence que provoquerait la désobéissance.
Il faut peut-être une forte dose de conviction intime pour pouvoir désobéir, ce qui n'est pas donné à tous. Je mets évidemment à part, dans ces divagations, les psychotiques qui ne peuvent structurellement obéir à "l'ordre du monde", perdus qu'ils sont dans leur désordre psychique.
Et je pense soudain que désobéir n'est pas le contraire d'obéir. Ce serait deux mots, deux signifiants (cf plus haut les psychanalystes) liés et séparés. Et au fond peut-être réversibles. L'un n'irait pas sans l'autre.
Je ne peux désobéir qu'au nom d'une nécessité interne d'obéissance. Cette nécessité interne évoque évidemment l'idéal du moi et/ou le moi idéal dont a parlé un vieux savant viennois. Elle peut aussi s'appeler le désir, et correspond à ma structuration et à Mon développement ontologique.
Bref, je me demande, s'il ne pas être solide " dans ses bottes " pour pouvoir désobéir à un ordre que l'on sent opposé à ce que l'on est (même si on l'ignore - si on l'ignore on en sait toujours un petit quelque chose, grâce à des signes)
Solide "dans ses bottes" (et non pas "droit", ce qui est tout autre chose) m'entraîne sur le terrain de la lecture "publique" de cette désobéissance.
Je pense à tous ceux que l'on peut appeler les résistants : les résistants combattants contre l'armée allemande et les nazis, ou les résistants des camps de la mort, ceux qui ont résisté contre l'avillissement avec la mort-fumée au bout. Certains d'entre eux ont témoigné des moyens, "des trucs" qu'ils se sont donnés pour résister, c'est à dire pour désobéir à l'injonction nazie en se soustrayant à ces deux maîtres mots : Unmersch et Tod 1. Sans cette obéissance radicale à cette nécessité interne d'un devenir ontologique (on excusera cette expression un peu enflée, mais comment le dire autrement) comment résister en effet ?
À la fin de ces questions, ne faut-il pas poser cette dernière : une existence qui à la fin ne laisserait pas trop insatisfait ne serait-elle une sorte d'apprentissage permanent de la désobéissance ? Ainsi Pierre et René en seraient-ils là de leur histoire. Et vouloir les concilier comme je me le demandais tout à l'heure, ne serait-il pas en quelque sorte leur manquer de respect.

1. Sous-homme. Mort.