Voir aussi l'Emilius Ankylosaurus
THÈME EN COURS - DÉSOBÉIR
Autres thèmes en cours : Désobéir - Dieu - Humanimals
Dé/Zob/éir - Ni Dieu, ni Maître par Karine Rouquet
oilà les clefs des deux grands garde-meubles, voilà celles de la vaisselle d'or et d'argent qui ne sert pas tous les jours, voilà celles de mes coffres-forts, où est mon or et mon argent, celle des cassettes où sont mes pierreries, et voilà le passe-partout de tous les appartements. Pour cette petite clef-ci, c'est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l'appartement bas, ouvrez tout, allez partout, mais pour ce petit cabinet, je vous défend d'y entrer, et je vous le défends de telle sorte, que s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère".

La belle qui s'est mariée par intérêt à La Barbe-Bleue, un homme si laid et si terrible qu'il n'était ni femme ni fille qui ne s'enfuît de devant lui, mais immensément riche, n'attend pas longtemps après le départ de son époux pour se précipiter vers le petit cabinet défendu.

L'éternel Dieu prit l'homme, et le plaça dans le jardin d'Eden pour le cultiver et le garder. L'Eternel Dieu donna cet ordre à l'homme : tu pourras manger de tous les arbres du jardin; mais tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras.
Au sommaire du numéro

PRÉ HI HAN BULLES

ARTICLES
Une conjugaison des temps de la désobéissance par C. de la Genardière

Sans hésitation ni murmure par G. Maurey

Hors-jeu (de 5 à 9) par P. Matéo

Etais-je malheureux de ma situation ? par Claude Spielmann

Dé/Zob/éir - Ni Dieu, ni Maître par K. Rouquet

Au pays d'Anomie par É. Noël

Il ne se sentait pas en sécurité par É. Noël

Le devoir de désobéissance du fonctionnaire par Claudine Maurey-Forquy

La Belle donc, poussée par la curiosité, dit le conte, et au péril de sa vie, se précipite, hésite avant de désobéir, et finit par ouvrir en tremblant la porte du petit cabinet. Que voit-elle après s'être accoutumée à la pénombre ? Du sang caillé, dans lequel se miraient le corps de plusieurs femmes mortes, et attachées le long des murs. Et la clef du cabinet lui tombe des mains, la voilà maintenant tachée de sang, et comme cette clef est fée, la belle a beau frotter, le sang ne peut s'en aller. Voilà la belle dévoilée. Barbe-Bleue : "Vous avez voulu entrer dans le cabinet ! Hé bien, Madame, vous y entrerez, et irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues".

Une scène dramatique met aux prises la Belle avec le serial killer du conte, tueur de femmes curieuses, car toutes les épousées d'hier, comme la Belle, ont ouvert le cabinet défendu. C'est pourquoi elles sont là, égorgées et attachées le long des murs, se mirant dans leur sang. "Il faut mourir, Madame, et tout à l'heure", crie Barbe-Bleue, son grand coutelas à la main. Mais la Belle utilise toutes les ruses du désespoir pour retarder l'acte fatal, et puis elle a une s¦ur. Anne, ma s¦ur Anne ! et des frères, l'un Dragon et l'autre Mousquetaire. Et comme dans le mythe de Chronos, le dévoreur de ses enfants, tué par Zeus au nom de ses frères, la fin du conte voit un nouvel ordre se mettre en place : la société des frères l'emporte sur l'ordre patriarcal tyrannique. La Belle est sauvée, elle est riche, elle récompense les siens, se marie avec un fort honnête homme qui lui fit oublier le temps qu'elle avait passé avec Barbe-Bleue. Prix de la désobéissance : l'amour. La Belle connaît l'amour et l'oubli de l'époux tyrannique, séducteur, tueur des femmes curieuses.

Mais que disent les deux moralités de Charles Perrault ? Car une seule n'y suffit pas. Et ici, la lectrice s'est émue violemment. Première moralité :

"La curiosité malgré tous ses attraits
Coûte souvent bien des regrets,
On en voit tous les jours mille exemples paraître,
C'est, n'en déplaise au sexe, un plaisir bien léger,
Dès qu'on le prend, il cesse d'être,
Et toujours, il coûte trop cher".

C'est ainsi que Charles Perrault, séducteur de salon, force le trait d'humour, oui, prêtons-lui de l'humour, même s'il en déplaît au sexe : la curiosité est un vilain défaut. La deuxième moralité concerne toujours le sexe, mais le sexe dit fort :

"Pour peu qu'on ait l'esprit sensé,
Et que du monde on sache le grimoire,
On voit bientôt que cette histoire
Est un conte du temps passé,
Il n'est plus d'époux si terrible,
Ni qui demande l'impossible,
Fût-il malcontent et jaloux.
Près de sa femme on le voit filer doux ,
Et de quelque couleur que sa barbe puisse être,
On a peine à juger qui des deux est le maître."

Humour ? La curiosité est un vilain défaut. C'est un conte du temps passé. Dans les temps nouveaux, c'est bien connu, ce sont les femmes qui portent la culotte. Domestiqué, civilisé, assujetti, l'époux terrible a renoncé à son impossible désir d'une épouse obéissante, il file doux près d'une harpie dominatrice. Vision étrangement moderne et bourgeoise de la différence des sexes ! De plus, les serial killers ont disparu de la scène des temps modernes. Landru et la fumée noire de ses agapes ne s'y annonce pas ! De nos jours il en est d'une tout autre nature, qui torturent et qui violent avant l'exécution. Serait-ce une autre histoire ?

Certes, Perrault soutient une place difficile dans la célèbre querelle des Anciens et des Modernes. Moderne aux côtés de Corneille, contre Racine et Boileau, qui tirent leur inspiration de la culture savante latine, il entreprend de rassembler ces "contes de nos aïeu" issus de la culture populaire pour la société policée de la cour de Louis XIV. Il craint d'ailleurs tellement les critiques qu'il adresse ses "Contes de ma mère l'Oye" à la Grande Mademoiselle, nièce de Louis XIV, sous le nom de son fils, Perrault d'Armancour : "On ne trouvera pas étrange qu'un Enfant ait pris plaisir à composer les Contes de ce recueil, mais on s'étonnera qu'il ait eu la hardiesse de vous les présenter".

Présentés comme l'¦uvre d'un enfant, Barbe-Bleue se doit de renfermer "une morale louable et instructive". Cette double moralité referme donc le conte sur un double déni, qui n'est pas dans le conte mais chez le moderne apeuré qui offre, non sans hardiesse, ses pièces aux grands de ce monde.

Double déni ! Impossible de questionner la loi du père, l'autorité d'un monarque absolu de droit divin !
L'adaptateur de contes affronte ici l'interdit de penser l'ordre patriarcal. Il ne fait pas comme la belle, il n'ouvre pas le cabinet défendu, et il impose à des générations de lecteurs cette moralité niaise qui fait du désir des femmes de connaître, un vilain défaut, et des femmes émancipées de son époque, presque des femmes à barbe. Car le roi soleil et patriarche ne veut pas que l'on puisse penser et aimer en dehors de sa juridiction.

Cet interdit de penser, ce déni instruit de l'accès des femmes au savoir et à la connaissance contre la sagesse populaire du conte qui punit Barbe-Bleue et récompense la belle de son audace, va durer longtemps. Et il dure encore aujourd'hui, dans bien des pays où l'on interdit aux femmes d'aller à l'école, de s'instruire, de se promener librement et où on lapide les femmes adultères. Heureusement, il existe à présent des femmes en Afghanistan et ailleurs, pour braver l'interdit de connaître, au péril de leur vie, et enseigner en secret aux petites filles du pays à écrire et à compter.

Atmosphère de liesse dans Kaboul libérée. Arrêt complaisant sur images : des monceaux de poils de barbe jonchent le sol. La caméra s'attarde sur les coiffeurs et les barbiers qui recommencent à travailler. Les journalistes traquent les femmes, les invitant à soulever le voile. Signes repérables de la désobéissance pour les Zob/ccidentaux : raser les barbes "quelque couleur que leur barbe puisse être", enlever le voile, remplacer un ordre par un autre ! Mais si les hommes obtempèrent volontiers, les femmes heureusement, plus secrètes et plus sûres, se laissent peu convaincre, et ici, ce n'est pas par ignorance, mais pour accomplir le chemin intérieur qui mène de la foi religieuse à la liberté. Et ici la liberté n'engage pas pour autant la perte de la foi.

Le savoir du fruit défendu qu'Eve donne à Adam le restitue à sa vie d'homme mortel, mais désirant, nu, mais bandant, et à sa destinée d'engendreur de race, certes maudites par Dieu, mais toute race, toute différence ne l'est-elle pas maudite, maldite ?

Qu'y avait-il dans le petit cabinet de Barbe-Bleue ? Toutes les femmes qui avaient voulu lever son secret, donc le connaître, donc l'aimer, car l'amour n'est-il pas libre connaissance ? Dans ce petit cabinet des secrets des hommes, il y a leur silence séculaire concernant l'infidélité, leurs décrets qui édictent ce qui est vérité ou mensonge, bien ou mal, les cadavres cachés dans les placards des familles, les pères incestueux, violeurs et attoucheurs, les vieux fils amoureux de leurs mères, de leurs s¦urs, de leurs cousines, de leurs secrétaires, du premier objet qui passe pourvu qu'il soit le plus proche. Et bien évidemment ce sont les femmes curieuses qui sont là, muettes, alignées contre le mur et se mirant dans leur sang "caillé" ! Il y a pour maintenir les secrets des hommes, les femmes silencieuses et complices, celles sous lesquelles ils affirment leur virilité, les vieilles petites filles éternellement amoureuses, de qui ? devinez ?
Perrault avait raison, leurs reliques, leurs grimoires, les détentrices macabres de l'ordre patriarcal, il y a les mères étouffantes et possessives, défaites mais brandissant leur sacrifice. Il y a tous les secrets de la famille et de l'endogamie, et l'injonction faite aux femmes de ne pas ouvrir les portes fermées à clef, de "ne pas l'ouvrir".

Ainsi le meurtre rituel des curieuses que Barbe-Bleue perpétue dans l'appartement bas, Perrault l'accomplit au nom d'un Enfant - qui ne parle pas - pour la Grande Mademoiselle, la Super woman de la cour. Mais en amenant Barbe-Bleue sur la scène du conte, Charles Perrault libère la Belle. Le fait qu'une belle y échappe fait exister l'histoire, le conte, le temps.

Dans le secret du cabinet du psychanalyste, les femmes s'affrontent au terrorisme des pères, à leur pouvoir sexuel, et à leur désir, à l'interdit de connaître, sans compter, mais c'est une autre histoire, qu'il y a aussi la sauvagerie maternelle et l'humiliation qui traverse des générations de femmes tues. Si les hommes craignent l'accès des femmes au savoir et à la connaissance, c'est qu'ils veulent maintenir à tout prix les privilèges silencieux et les secrets de l'ordre patriarcal. D'autant plus que, c'est bien connu, les femmes qui entrent dans la connaissance sont des infidèles, immaîtrisables, sans sujétion aucune aux maîtres, aux Dieux. Ni Dieu, ni maître ! Alors quoi ?