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THÈME EN COURS - DÉSOBÉIR
Autres thèmes en cours : Désobéir - Dieu - Humanimals
Au pays d'Anomie par Émile Noël
RÉSUMÉ : La loi étant la loi et nul n'étant censé l'ignorer, le risque est grand pour le Candide de devenir un délinquant sans le savoir. En effet, une loi unique ouvre la porte au despotisme, une loi qui prolifère d'attendus devient labyrinthique, deux lois contradictoires engendrent la folie ou la mort et pas de loi du tout conduit à l'anéantissement. Il ne reste à notre Candide que de militer pour l'avènement de nombreuses petites lois autonomes les unes par rapport aux autres et susceptibles d'être transgressées sans risque pour l'édifice.
a loi c'est la loi.
Nul n'est censé ignorer la loi.
Ne rions pas, ce sont les articles 1 et 2 du Code Pénal... paraît-il.

La loi c'est et nul n'est censé.

La loi c'est la loi - magistral ! Existe-t-il plus tautologique que cette tautologie-là ? Que cache-t-elle ? Candide le menton dans la main gauche réfléchit douloureusement.
Nul n'est censé ignorer la loi = incontournable injonction ! Pas la moindre chance de sortie, nulle porte, nulle fenêtre, pas même un trou de serrure. C'est ce qui s'appelle être "encadré".
Une telle situation fomente le risque de la désobéissance ignorée, d'être un malfaiteur en l'absence de son plein gré, un terroriste ignorant de son statut, avec toutes les conséquences répressives que cela peut engendrer.
Il y a bien sûr la ressource d'une stratégie de détournement.
Difficile.
Au sommaire du numéro

PRÉ HI HAN BULLES

ARTICLES
Une conjugaison des temps de la désobéissance par C. de la Genardière

Sans hésitation ni murmure par G. Maurey

Hors-jeu (de 5 à 9) par P. Matéo

Etais-je malheureux de ma situation ? par Claude Spielmann

Dé/Zob/éir - Ni Dieu, ni Maître par K. Rouquet

Au pays d'Anomie par É. Noël

Il ne se sentait pas en sécurité par É. Noël

Le devoir de désobéissance du fonctionnaire par Claudine Maurey-Forquy

Difficile d'élaborer un petit manuel illustré de la désobéissance dans ces conditions. Cela revient à trouver une recette qui permettrait de se glisser derrière les affiches collées. Et même là : attention ! Défense d'afficher, loi du 29 juillet 1881. Voilà l'inquiétant étrange : c'est que cette Loi singulière est protéiforme et se déploie en une multitude d'injonctions. Nous sommes cernés de toutes parts, au point qu'il nous devient impossible de connaître ce que nous sommes censés ne pas ignorer. Nous vivons dangereusement sans le savoir ... sans le savoir, jusqu'au jour où Et l'angoisse, à l'affût, nous saisit à la gorge au moment où nous réalisons que nous savons que nous ne savont pas ?

Que faire et par où commencer ?
Certes une seule et unique loi, se dit Candide, serait plus reposant, plus reposant oui si, le plus souvent, cela ne menait au fascisme, au totalitarisme d'une façon générale. En bref, la loi du plus fort. L'ennui c'est que, quotidiennement sur notre planète, nous voyons les plus forts faire de toutes les lois une seule : la leur. Le despotisme n'attend pas la fête de Halloween pour porter le masque du libéralisme.
On voit aussi tout un peuple de plusieurs millions de personnes plier sous le joug du tyran. Voilà un bien grand mystère, pour notre Candide : comment se fait-il qu'un seul homme puisse ainsi tenir en laisse des millions de gens, alors qu'un simple éternuement de leur part le pulvériserait jusqu'aux plus hautes couches d'ozone, jusqu'aux ceintures de Van Allen ? Certes, il y a beaucoup d'explications à cela et chacun y va de la sienne. La plus fréquente pose que l'entourage immédiat y trouve son intérêt et devient un serviteur zélé, quelquefois même au-delà des aspirations du maître, ce qui pourrait expliquer les conspirations déjouées, et les purges préventives. Une autre version prétend que la présence de tels despotes en ce monde atteste de l'existence de l'emploi et qu'ainsi chacun de nous, y aspirant plus ou moins consciemment, peut espérer en occuper la place. De même, le tout petit actionnaire, le quidam rentier des fonds de pension ne voit aucun inconvénient aux licenciements massifs ni à l'existence de paradis fiscaux. Il est vrai que l'économiste distingué vous dira qu'il s'agit -là de propos avinés de café du commerce.
Pour en revenir à l'autoritarisme arbitraire, on peut toujours en fleurir l'accès en proclamant le tyran salvateur ou en éclairant le despote, à des fins d'acclamations. Faut-il choisir entre tyran et despote ? On peut toujours jouer avec les mots. "J'appelle tyran l'usurpateur de l'autorité royale et despote l'usurpateur du pouvoir souverain", nous dit Jean-Jacques Rousseau. La belle jambe ! Quelle différence pour celui qui pourrit dans une geôle ou se retrouve devant le mur des Fusillés ?

L'auto-tyrannie
N'entend-on pas dire aussi que, le plus souvent, on est son propre tyran ? N'est-on pas soi-même, en effet, "son pire ennemi". Ce tyran-là bizarrement conduit, à l'inverse, apparente contradiction, conduit à la désobéissance. Par sa dynamique souterraine, sub-humaine pourrait-on dire, ce daimon homunculien, que chacun porte en soi, vous mène irrésistiblement. Cela commence par la désobéissance aux parents, puis au maître, au règlement, aux chefs, etc., pour construire comme une habitude à désobéir, une tendance à l'indiscipline, à l'esprit de rébellion, de révolte systématique. Cette pulsion d'indiscipline aboutit à l'auto-désobéissance. Et ce tyranneau souterrain avec un rire sardonique - c'est bien le moins - vous porte à désobéir à vos propres résolutions, vos propres décisions et vous plonge dans les toxicomanies les plus impulsives, dans une dépendance des plus aliénantes.
Comment désobéir à cette dépendance-là ? Illusoire abolition de l'esclavage, rêve de nègres marrons fuyant la servitude au fond de la forêt sauvage et hostile. Cauchemar de celui qui urine sur les mauvaises herbes dans l'espoir d'un effet désherbant et qui constate, à l'inverse, que l'excrémentiel est fertilisant. Qui n'a jamais fait ce genre de rêve qui se joue diaboliquement du rêveur et produit le contraire de l'attente ?

Alors deux lois
Oui deux lois, bien sûr deux lois, se dit encore Candide. Complémentaires. Une loi complémentaire atteste que la précédente n'était pas tout à fait convenable et elle laisse entrevoir par la même que cette seconde pourrait bien ne l'être guère davantage. Et la porte s'ouvre à un déferlement de lois, comme on le voit pour les notes de service dans les administrations : une note de service modifie une note de service qui modifie une note de service qui modifie... À l'arrivée on n'a plus aucune idée de la note initiale, on a même perdu de vue le but premier poursuivi. Les lois, comme les notes de service, n'ont pas d'autres rationalités que leur propre procréation.
Alors deux lois qui se répondent, se complètent, se précisent l'une l'autre. Oui, mais que deux lois développent des principes antagonistes, ce qui peut tout aussi bien se produire, et nous voilà victime de la double injonction contradictoire, chère à l'école de Palo Alto, qui fait le lit, dit-elle, de certaines formes de schizophrénie ! Il n'est pas inimaginable de penser qu'il peut exister une équivalence de ces dysfonctionnements dans le champ social. Or, ces lois antagonistes, issues de deux sources différentes, voire incompatibles, existent. L'histoire d'Antigone en atteste.

Antigone et sa fratrie
Étéocle et Polynice ont défriché un domaine, assez peu exploré avant eux, en chassant de Thèbes leur père. ‘dipe les maudit et leur prédit qu'ils périront de la main l'un de l'autre. Étéocle et Polynice s'entretueront, réalisant la malédiction. La démagogie politique jouera de l'injustice fondatrice en octroyant à l'un ce qu'elle refusera à l'autre. Le premier aura droit à des funérailles, pas le second.
Une voie nouvelle vient alors d'être initiée, qui entraînera cette double injonction sous forme d'une lutte entre la Loi de Dieu (avec grand L et grand D) ou présumée telle, introjectée et celle des hommes, entre la loi divine implicite et loi sociale explicite, lutte de la plus intime conviction surmoïque contre la loi de Créon, bête comme une raison d'état.
La clé de l'énigme ne sera pas livrée, mais l'attitude respective des deux sœurs, à l'égard du sort réservé à leurs frères, éclaire d'une certaine lueur ce long parcours tragique.
Ismène s'en lave les mains. Concernant Ponce Pilate, c'est de la haute politique. Quand c'est ma sœur, logiquement, elle bat le beurre et si elle se lave les mains c'est suspect. Elle n'intéresse pas. Elle ne laissera pas ou peu de traces. Antigone a bravé l'interdit de Créon. Chez elle, la loi introjectée est de loin la plus forte. Elle gratte la terre avec ses ongles pour offrir une sépulture à son frère malheureux. Murée vivante, elle se donnera la mort. Son fiancé Hémon se suicidera sur son corps. 1 Thème très utilisé depuis, il faut nous rendre à l'évidence, nous venons de visiter une des situations initiales qui furent largement exploitées par la suite, aussi bien en littérature que "dans la vie", comme on dit. Est-il besoin de citer des exemples ?

Qui a, qui n'a pas
Ismène ne sera rien. On dit qu'elle n'a même pas réussi à suivre Antigone dans la mort. On pourrait aller jusqu'à oublier son nom. Antigone non seulement laissera son nom, mais elle deviendra symbole, héroïne emblématique. Ainsi tout se termine comme " ça " a commencé avec qui a et qui n'a pas, problématique immanente à la fratrie. Cela commence avec Caïn et Abel, ailleurs avec Atrée et Thyeste : l'un a ce que l'autre n'a pas sans autre raison apparente que l'arbitraire. Ce que les dieux inventent les hommes savent s'en servir. Ce sera le cas pour Étéocle et Polynice : l'un a une sépulture, l'autre pas, et avec Ismène et Antigone : l'une n'est rien et l'autre tout. 2
- Comme elle est fumeuse votre histoire ! On pourrait bien y voir de la psychanalyse, remarque mon voisin de palier rencontré par hasard - comme si le hasard pouvait exister - dans l'escalier. J'ai, en effet, l'esprit d'escalier. La psychanalyse fait dans le compliqué pour que "ça" dure, ajoute-t-il sarcastique.
Il faut vous dire que mon voisin de palier est un organiciste convaincu.
- Ah bon, lui rétorqué-je, parce que vous pensez que quand "ça" ne va pas dans la tête avec une ou deux pilules, les neuromédiateurs remettent tout ce "ça" en place ?
- Non bien sûr, un peu simpliste votre remarque. En fait, il faut trouver la bonne molécule pour le bon récepteur.
- Eh oui. Et alors c'est là que tout commence à se compliquer. Car pour trouver la bonne coïncidence, "ça" pourrait bien durer aussi longtemps que la psychanalyse, sinon plus.
Parole et molécule seraient-elles sœur/frère ennemis inconciliables ? Si on essayait enfin de voir ce qu'on peut faire avec elles et le reste associés.
Tiens ?! Comment en suis-je arrivé là, mon cher Candide ? Quelque chose m'aurait-il échappé ? Ai-je dérivé hors de notre sujet ? Pas tant que cela : la science-fiction nous montre comment parole d'ordre et pilule d'obéissance sont capables de mettre tout un peuple au carré. À en croire Aldous Huxley, cette littérature n'est pas si loin du réalisable, quand les choses ne sont pas déjà en route. 3
Toujours est-il - pour reprendre la ligne droite - qu'avec ces lois contradictoires nous avons le choix entre la folie ou l'héroïsme et la mort. Mais, ne faut-il pas quelque grain de folie pour devenir un héros, notamment de nos jours. Voilà une question à creuser. Ce dont je me garderais, sentant bien que je risquerais fort de m'y faire des ennemis.

Candide en Anomie
Alors, quand les lois se relâchent ?
Il n'y a pas de désobéissance possible au pays d'Anomie, pas de risque d'encourir punitions et châtiments. Tout le monde il est bon, tout le monde il est gentil au pays d'Anomie. Et notre Candide de se promener dans des paysages de rêve. Il marche d'abord seul, sous un ciel sans nuage, le long de rivages fleuris. Il arrive dans un village où il ne voit que des jeunes gens, beaux, sains, souriants, insouciants, aimants, en tous points semblables aux Eloïs. 4 Et voilà qu'une certaine angoisse l'étreint. Il se dit qu'alors les Morlocks ne doivent pas être loin, quelque part en dessous.
En effet, cette anomie de surface n'est qu'une apparence qui cache une loi souterraine cruelle et meurtrière, horrible, celle du plus fort une foi encore. Alors qu'il décide de fuir ces contrées trompeuses, il rencontre Émile Durkheim à bord de sa machine à voyager dans l'anomie.
Le sociologue lui décrit la situation où se trouvent les individus lorsque les règles sociales, qui guident leurs conduites et leurs aspirations, perdent leur pouvoir, ou deviennent incompatibles entre elles ou encore lorsque, minées par les changements sociaux, elles doivent céder la place à d'autres. L'affaiblissement des règles imposées par la société a pour conséquence d'augmenter l'insatisfaction, la "démoralisation" de l'individu. Ce qui peut le conduire au suicide. Le suicide "anomique" vient en effet de ce que l'activité des hommes est déréglée, il tend à se multiplier dans les périodes de crise politique ou économique. Il devient plus fréquent là où l'individu est apparemment plus libéré des contraintes morales. Lorsque la société se transforme brutalement, elle ne joue plus son rôle de frein et laisse la place à l'état d'anomie, qui favorise l'esprit de révolte contre les règles de la collectivité. Une telle situation, surtout dans les civilisations industrielles, entraîne un taux élevé de suicides. Les décisions prétendument personnelles, les motivations d'ordre affectif, ou psychopathologiques ne sont pas les véritables causes. La cause profonde du suicide est à chercher dans le degré d'intégration des individus à la société et dans l'action régulatrice que celle-ci exerce sur leur psychisme.
Notre Candide s'ennuie fort et n'apprécie guère ce genre de discours auquel il ne comprend d'ailleurs pas grand-chose. Ce n'est pas cette forme d'anomie qu'il cherche. Il prend courtoisement congé du grand homme et s'oriente vers d'autres contrées.

Alors pas de loi du tout ?
La solution ? La bonne ? Sans doute, car ces lois qui se relâchent, qui changent, qui se contredisent, ce n'est pas l'absence mais une simple raréfaction, voire un ramollissement de lois : la confusion, quoi, conclue notre Candide. Et de diriger ses pas vers ces teræ incognitæ qui ne devraient connaître ni dieux, ni lois. Il bascule brutalement dans un impossible chaos car, en effet, un chaos véritable, même le chaos le plus chaotique, a ses propres lois. Ce ne sont pas les physiciens qui diront le contraire, qui parlent de mouvement brownien, de croissance fractale, de turbulence, d'attracteurs étranges... etc.
Pareillement pour le chaos de la Bible ou le Tohu-Bohu de la Genèse, car il y a les manigances de Dieu derrière ce vide primitif. Et notre naïf touriste, d'abord plongé dans un tumulte indescriptible de violences et de crimes qui éclataient comme des bulles, est en risque d'éclater à son tour pour disparaître sous les effets implosifs du vide absolu. On ne devient rien à tremper dans le rien, comme l'être dans le néant.
Dans un ultime sursaut, il réussit à échapper à la terreur glacée du chaos vide total, à la folie et la mort. Il se réfugie en terre de Neuropsychologie, où il apprend, qu'en ce pays, l'anomie est un trouble de l'évocation des mots qui peut aller jusqu'à la disparition totale de la parole, autre vide où règne la folie et la mort.

Que faire ?
Ainsi, une loi unique ferait le lit du despotisme. Elle pourrait aussi proliférer en une multitude d'injonctions et construire un labyrinthe dont Dédale lui-même ne saurait échapper. Deux lois complémentaires porteraient l'incertitude et deux antagonistes entraîneraient folie ou mort. Quant à l'absence totale de loi, ce serait l'anéantissement !
Alors, ne sachant plus où tourner ses regards, Candide revient sur terre, "plein d'usage et raison vivre entre ses semblables le reste de son âge". Il milite avec un grand zèle pour une constitution qui instaurerait de nombreuses petites lois toutes autonomes les unes par rapport aux autres, que l'on pourrait ainsi transgresser sans mettre l'édifice social en péril. Ce serait, selon lui, cela la véritable démocratie. Et il se met à rédiger, dans l'enthousiasme, son petit manuel illustré de désobéissance relative.

1. Notons tout de même qu'il y a d'autres versions : notamment une qui va jusqu'à sauver les deux amoureux et les marier, sans que l'on sache s'ils eurent beaucoup d'enfants, ni quelle nouvelle tragédie inventa cette descendance.
2. Petite remarque , un peu hors sujet, du moins sous cet angle de vue : pourquoi le garçon a-t-il ce que la fille n'a pas ? N'y aurait-il pas là quelque matière à conflit ? En entendîtes-vous parler ? En tout état de cause, encore de l'arbitraire.
3. Cf. Le meilleur des mondes, (Brave new world 1932), Aldous Huxley, Pocket 1999.
- 1984, (Niniteen eighty-four 1950),George Orwell, folio 1999.
- Un bonheur insoutenable (This perfect day 1970), Ira Levin, J'ai lu 1976.
4. Dans le roman de H.G. Wells, La machine à voyager dans le temps, les Éloïs, beaux et insouciants, sont "élevés" comme du cheptel par les Morlocks, vivant sous terre. Ceux-ci ne sortent que la nuit pour capturer quelques Éloïs et s'en nourrir.