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THÈME EN COURS - DIEU
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L'homme qui ne rit pas par Gilbert Maurey
"J'ai comme une sensation irrésistible d'être le fils de Dieu.

Auriez-vous la bonté d'élucider mon cas en disant si je participe de la divinité ou si j'ai le cerveau fêlé ?"

Tibor Fischer

Au sommaire du numéro

PRÉ HI HAN BULLES

ARTICLES
L'homme qui ne rit pas par G. Maurey

A propos de Dieu

L'âne mystique

Avant Dieu qui ? Ou quoi ? par Émile Noël

Dieu par Alain Barrau

la seule vue du titre, on soupçonnera peut-être qu'il va être question de Jésus-Christ, si l'on sait qu'il n'est jamais dit de lui qu'un jour, il a ri. On pourrait gloser à ce sujet, sans faire avancer le mien : sa filiation.
Un premier point qui n'est pas que de détail : parler du Fils de Dieu n'implique pas la croyance en l'existence de son père. La seule chose avérée, c'est qu'il a été largement proclamé, plus rarement par Jésus lui-même, qu'il était ce fils né d'une vierge, et d'un père désigné comme étant Dieu. Cette sorte de paternité n'est pas rare, mais on la range généralement dans les mythologies, où elle ne semble pas poser de problème. Pour ne citer qu'un exemple, Persée est réputé être né de la fécondation de Danaé par Zeus, et nul n'y trouve à redire. Cette rencontre a même été l'occasion de quelques peintures aimablement érotiques.

Rien d'érotique en revanche dans le cas de Jésus, dernière en date, sauf erreur, de ces paternités à cheval sur l'homme et le divin. Jésus de Nazareth était fils de Marie et de Joseph pour l'état civil. Qu'il soit né de deux à six ans avant l'an I de notre ère et donc avant sa date officielle de naissance, n'est qu'un détail. Ses parents étaient dûment mariés, les conditions de sa naissance sont moralement irréprochables. L'affaire serait donc simple, si l'Esprit Saint n'était pas passé par là.

L'existence du Dieu en question dans cette naissance, relève du dogme chrétien, et de lui seul, mais il n'est pas seulement un article de foi. Il est en outre une hypothèse - non vérifiée à ce jour - provisoirement indispensable à la rédaction de mon propre texte. À défaut de cette hypothèse, la question de sa filiation avec Jésus, ou avec quiconque, ne peut pas être débattue. Une fois ce débat achevé, il est plus que probable qu'elle finira à la corbeille, sauf s'il s'avérait que ce fils a bien eu Dieu comme père. Mais ce serait bien extraordinaire.

Sans autre a priori que ce dernier énoncé, je vais interroger, honnêtement et à tout hasard, quelques auteurs chrétiens des deux premiers siècles, généralement considérés comme dignes de foi. Par souci d'impartialité, j'ajouterai cette précision : si Dieu n'a pas eu de fils, cela ne prouve rien pour ou contre son existence. C'est son problème, et voilà tout

Dans le domaine des religions, nul n'ignore que le vrai et le faux sont indécidables, seule la foi tranche : je crois à ceci que ma religion m'enseigne, donc c'est vrai, le doute n'est pas de mise. Inutile d'ajouter avec componction que toutes les croyances sont respectables, puisque cet ensemble comporte aussi une croyance selon laquelle aucune ne l'est.
Mon opinion est qu'être le Fils de Dieu n'est pas une mince affaire qui ne doit pas être prise à la légère. Elle est tout de même un peu déconcertante, même à notre époque où horoscopes et sectes bizarres fleurissent tous azimuts. Il semble donc légitime de se demander si cette affaire a été traitée, initialement, de façon décisive. Étant entendu qu'en tant que croyance, elle est irréfutable - on y croit ou on n'y croit pas - rien n'interdit, du moins de nos jours, d'aller jeter un coup d'œil du côté de ses sources, à savoir donc les évangiles.

On sait, ou bien on va l'apprendre, que l'Église catholique n'accorde de crédit qu'aux quatre évangiles canoniques, les autres étant dits apocryphes, faux en somme. Les Orthodoxes, bien qu'un petit peu moins stricts, restent dans la même ligne . Il fallait bien faire un tri dans les nombreux textes en circulation à l'époque, et les conciles ont tranché. On peut se demander sur quels critères mais ce n'est pas mon sujet.

Trois de ces évangiles, selon la tradition ceux de Matthieu, Luc et Marc, ont été rédigés dans le dernier quart du premier siècle, et celui de Jean au début du suivant, alors qu'il était fort âgé. Il a un ton différent des autres, dont son auteur avait eu connaissance. Tous furent sans doute écrits en araméen. Les exemplaires, en grec, dont nous disposons datent en fait du troisième siècle, avec quelques versions successives qui ne portent pas sur le fond. Bien des textes de l'Antiquité nous sont parvenus après un délai encore plus long après leur écriture initiale, on admet généralement leur authenticité, et il en va de même, selon les gens compétents, de ces évangiles.

Toutefois, le temps passant, il est bien humain, et les papes sont des hommes, qu'on n'ait pas forcément vérifié à la loupe ce qu'ils disaient, et qu'on leur ait parfois fait dire des choses qui n'y figuraient pas. Quand leur lecture devint plus accessible grâce à l'invention de l'imprimerie, la Réforme survint sans beaucoup tarder, et les guerres de Religion lui emboîtèrent le pas. Sans prendre parti dans ce conflit, on peut subodorer que, mesuré aux flots de sang qu'il fit couler, l'enjeu devait être de taille. Notre XXIème siècle, encombré de religions, serait bien avisé de pratiquer le "devoir de mémoire" sur ce passé.

La lignée de David
Luc (III 23.38) dit de Jésus qu'il "était, croyait-on, fils de Joseph, fils d'Héli, fils de Matthat", et il défile sans barguigner toute la généalogie en remontant, soixante treize noms, dont certains célèbres, David évidemment, Abraham, Noé, jusqu'à "Adam, fils de Dieu", paternité irrécusable à s'en tenir à l'Ancien Testament.

Matthieu commence son évangile par la généalogie "de Jésus Christ, fils de David, fils d'Abraham". Il procède dans le sens inverse, à partir d'Abraham jusqu'à Jésus. Adam et quelques autres sont escamotés. Il termine par cette formule fort diplomatique : "Jacob engendra Joseph, l'époux de Marie, de laquelle naquit Jésus, que l'on appelle le Christ." Autrement dit, la question ne sera pas posée, à moins qu'on puisse déduire de ce passage que l'époux d'une femme est bien placé pour être le père de ses enfants. 90% des cas, selon nos statistiques actuelles.

Les écrits de Paul de Tarse, épîtres et autres, sont antérieurs aux quatre évangiles, leur auteur, qui avait dû à sa condition de citoyen romain de n'être que décapité, ayant trépassé vers 62. Or Paul, quand il avait encore toute sa tête, affirma dans une épître aux Romains (I 3) que Jésus "est issu de la lignée de David selon la chair, établi fils de Dieu avec puissance selon l'Esprit de sainteté, par sa résurrection des morts." De plus, dans les évangiles, il n'est pas rare que Jésus soit dit "Fils de David", y compris lors de l'Annonciation comme on va le voir.

Soit dit en passant, Joseph n'était pas un "humble" charpentier, car il appartenait à un corps de métier fort bien considéré, "un notable consulté et respecté", comme l'écrit Jacques Duquesne. Avant tout, il se trouve qu'il était de la lignée de David, ce qui n'était absolument pas le cas de son épouse. Pour ne citer que lui, Daniel-Rops, auteur catholique reconnu, a bien voulu admettre dans son ouvrage hagiographique, "Jésus en son temps", paru en I947, qu'il était impossible d'établir une filiation rattachant la mère de Jésus à cette lignée. Elle n'est, écrit-il, que "traditionnelle". Puis, oubliant ce détail, il la tient pour bien fondée dans la suite de son texte, faute de quoi il n'aurait pas eu l'Imprimatur. Il est pourtant clair que Jésus ne peut être de cette lignée que s'il est le fils de Joseph.
Bien évidemment, les théologiens catholiques ont toujours connu ce point d'interrogation qui n'est pas qu'une broutille. Mais ils ont été assez malins pour s'en débrouiller, parvenant ainsi à concilier cette filiation, désignée par Paul et par les évangiles, avec le fait, je ne dis pas la croyance, que Jésus serait le Fils de Dieu.

Dieu ou Joseph ?
On sait sans doute, après Luc et Matthieu, que Joseph et Marie étaient fiancés. Ceci signifiait à l'époque un engagement très sérieux, assorti de l'absence de rapports sexuels tant que l'homme n'avait pas fait entrer la femme sous son toit, autrement dit dans son lit. Si la fiancée manquait à ses devoirs, c'était un adultère et le chemin le plus direct vers la lapidation. C'est ici que les choses se compliquent et il importe de bien les préciser, au risque d'être un peu long.

Gabriel apparaît à Marie, la salue et lui annonce ceci : " Voici que tu concevras et enfanteras un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand, et on l'appellera Fils du Très Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père. (souligné par moi ) " Marie s'étonne, comment cela se fera-t-il, elle n'a pas encore connu d'homme ?

L'objection ne va pas de soi. Marie est fiancée avec Joseph, et si elle ne l'a pas encore "connu ", cela ne saurait tarder, elle doit bien se douter de ce qui l'attend. Mais Gabriel rétorque : "L'Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très Haut te prendra sous son ombre ; c'est pourquoi l'enfant sera saint, et il sera appelé Fils de Dieu." Puis pour prouver à Marie qu'à Dieu rien n'est impossible, l'ange ajoute que sa cousine Élisabeth, âgée et réputée stérile, est enceinte de six mois (Luc I 26.32). Gabriel est bien placé pour le savoir puisque c'était lui qui avait annoncé à Zacharie, époux d'Élisabeth, la venue d'un fils qui "serait rempli du Saint Esprit dès le sein de sa mère". Zacharie étant resté sceptique, fut frappé de mutité, et il ne retrouva la parole qu'à la circoncision de son fils (Luc I 1.4, 57). Il y avait intérêt à croire Gabriel sur parole.

Marie se rend alors chez Elisabeth, "en hâte" écrit Luc (I 39.45). J.Duquesne, que je cite avec bien de la honte, observe que l'évangéliste ne précise pas si c'est pour la féliciter, la soutenir dans une grossesse à risques vu son âge, ou simplement vérifier qu'elle n'a pas rêvé. Dès que Marie salue sa cousine " l'enfant tressaillit dans son sein et Élisabeth fut remplie de l'Esprit Saint. " Et elle s'émerveille que "la mère de mon Seigneur vienne à moi". Marie dit alors le Magnificat, reprise presque mot à mot de la prière d'Anne, mère du prophète Samuel, également réputée stérile. Puis Marie va rester là trois mois, en somme jusqu'à la naissance de celui qui sera Jean Baptiste. Je m'empêche de penser qu'elle avait encore un doute. J.Duquesne voit dans que ce qui a été appelé la Visitation, la nécessité de bien marquer la prééminence de Jésus sur Jean Baptiste puisque ce dernier a salué Jésus avec joie en tressaillant dans le sein de sa mère. Quant à Joseph, Luc en dit simplement qu'il dut se rendre à Bethléem pour le recensement "avec Marie, sa fiancée, qui était enceinte".

Chez Matthieu, il n'y a pas d'Annonciation, sinon la sienne : "Voici comment Jésus fut engendré". Puis en deux lignes, il dit que Marie, fiancée de Joseph, "Avant qu'ils eussent mené vie commune, se trouva enceinte par le fait de l'Esprit Saint", mais, à la différence de Luc, il aborde alors assez longuement le cas de Joseph. Celui-ci sait déjà que Marie est enceinte, et il semble entendu une fois pour toutes que ce n'est pas de lui. Matthieu ne dit pas comment, ni quand, il a eu connaissance de cette grossesse. Il décide de répudier Marie mais, comme c'est un brave homme, il le fera "sans bruit" pour éviter les sanctions. Heureusement, Gabriel lui apparaît en songe pour lui apprendre que "Ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit Saint". Joseph, dûment convaincu, adopte cette version et "prit chez lui son épouse" (I 18.25). Il est évidemment réputé n'avoir jamais consommé le mariage. Tout s'arrange donc, au prix d'un survol un peu elliptique de la question.
Marc s'est épargné des difficultés en faisant partir son texte de la prédication de Jean Baptiste, donc bien après la naissance du Christ. Jean aussi, mais il fait dire à l'apôtre Philippe : " Celui de qui il est écrit dans la loi de Moïse et dans les prophètes nous l'avons trouvé : c'est Jésus, le fils de Joseph de Nazareth. " (I 45) Philippe fut un des premiers apôtres, donc sa parole a du poids, et dans cette reconnaissance de Jésus, celui-ci est bien dit "fils de Joseph". Alors, Fils de Dieu et de Joseph ?

Marie, toujours vierge
Voilà une reconnaissance de paternité, celle de Dieu, qui présente d'évidentes lacunes à qui n'a pas la foi. Par bonheur Joseph, lui, l'a et même apparemment fort solide. Les juifs ont inventé plus tard comme géniteur un légionnaire romain, ce qui est tout de même un peu gros. Mais les choses ne s'arrêtent pas là. La virginité de Marie, du moins à la conception de son fils aîné, n'a rien d'assuré. "La bienheureuse Marie toujours Vierge", comme disent les textes catholiques, pourrait bien avoir cessé de l'être.

J. Duquesne rappelle que Paul, encore lui, écrivit ceci dans une épître aux Galates : "Dieu envoya son fils né d'une femme". D'une femme et non d'une jeune fille, et encore moins d'une vierge, alors que, selon toutes probabilités, la chose et le mot pour la dire, existaient chez les Grecs. J.Duquesne ajoute que si Paul "fanatique de la virginité" avait eu connaissance de la conception virginale de Jésus, "il l'eût célébrée très haut".

Luc dit de Jésus (II 21) "qu'il croissait en sagesse, en taille et en grâce devant Dieu et devant les hommes", et ensuite il ne va plus être beaucoup question de Marie, même au pied de la croix, sauf chez Jean. "Et sa mère gardait fidèlement tous ces souvenirs en son cœur" écrit seulement Luc (II 51). Aucune mention claire de la conception virginale de Jésus n'apparaît dans son évangile, et guère plus dans les autres. C'est peu, relativement au poids de cette croyance dans la religion catholique, mais on sait qu'elle ne fut pas immédiate. À titre documentaire, on rappellera que le dogme de l'Immaculée Conception de Marie ne fut établi qu'en 1431, et plus tardivement encore de celui de son Assomption que l'on doit, paraît-il, au regretté Pie XII. Au fait, pourquoi les évangiles parlent-ils de la purification rituelle de Marie, quarante jours après son accouchement puisqu'il s'agissait d'un garçon (quatre-vingt pour une fille...) ? De quoi avait-elle à se purifier si elle était vierge "avant et après l'enfantement" ? Purification "légale", dit-on maintenant dans l'Église, bref une simple formalité. Pas pour la religion juive, en tout cas, et c'était celle de Marie.
Le moins qu'on puisse dire, c'est que cette croyance en la virginité de Marie imposée par l'Église catholique ne semble pas s'appuyer de façon tout à fait ferme sur ses propres textes fondateurs.

Jésus et ses frères (et sœurs)
Mais le dossier n'est pas clos. L'Église refuse catégoriquement à Jésus, toujours pour cause de virginité de sa mère, d'avoir eu des frères et des sœurs. Elle en fait plus ou moins des cousins, bien que le terme grec des évangiles (adelphoi) signifie "frères". Ceux-ci sont cités puis nommés par Matthieu (XII 46), qui évoque sa mère et ses frères cherchant à lui parler. Jésus dit alors en montrant ses disciples : "Voici ma mère et mes frères. Car quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là m'est un frère et une sœur et une mère". Cette parole n'exclut en rien les frères et les sœurs par le sang, cités d'ailleurs avec la mère, dont nul ne conteste l'existence. Lors d'un passage à Nazareth (XIII 53) des gens s'étonnent de la sagesse et des miracles de Jésus : "N'est-ce pas là le fils du charpentier ? N'a-t-il pas pour mère la nommée Marie et pour frères Jacques, Joseph, Jude et Simon ? Et ses sœurs ne sont-elles pas toutes parmi nous ? D'où lui vient donc tout cela ?". Jésus répond qu'un "prophète n'est méprisé que dans sa patrie "et du coup, vu le peu de foi des Nazaréens, Il ne fit pas là beaucoup de miracles". Les sœurs, restent innominées, les chrétiens semblent au moins dans la continuité des juifs pour la misogynie.
Dans un passage de Marc (III 32) il est dit de même à Jésus : "Voilà que ta mère, tes frères et tes sœurs sont là, dehors, qui te cherchent". Celui-ci, à peu près dans les mêmes termes que chez Matthieu, répond en désignant ceux qui sont assis autour de lui : "Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur et ma mère". Plus loin (VI 1) Marc désigne les frères par les mêmes prénoms. Là aussi, l'apôtre fait dire à Jésus que nul n'est prophète en son pays, et explique par le manque de foi des Nazaréens la quasi-absence de miracles, juste quelques guérisons.
Jésus distingue ainsi ses disciples et tous ceux qui croient, de sa propre parenté, il ne nie nullement son existence, notamment celle de ses frères (et sœurs). Il est d'ailleurs probable que parmi les disciples, certains aient été des frères de Jésus.
Faut-il ajouter ce que dit Luc (II 7) de Marie : "Elle enfanta son fils, premier né". Ceci laisse supposer qu'elle a eu d'autres enfants, et d'ailleurs pourquoi pas ? Elle avait un mari, déjà un peu âgé mais sans doute encore vigoureux, et elle-même était fort jeune. L'Église catholique reste pourtant inébranlable sur ce point : Jésus était son enfant unique. Notons au passage qu'une fois Jésus né, Joseph passe pratiquement aux oubliettes. En fait, il est à peine mentionné. Un moyen comme un autre d'escamoter un témoin gênant ? Horribile dictu...

Il est difficile d'ignorer que l'Église n'est pas sans reproche à propos d'autres points concernant les débuts du christianisme. La célèbre phrase de Jésus "Repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle" (Marc I 15) est par exemple une erreur de traduction du grec, le véritable terme pour "Repentez-vous" étant : "Changez d'idée, d'état d'esprit pour adopter un nouveau mode de vie". Tel est le but, honorable, que le Chrétien doit s'assigner. Il est fort éloigné de la culpabilisation permanente, du repentir sans fin que prône l'Église, et plus proche de l'enseignement du Christ. Il est également malaisé de trouver des passages des évangiles où on lui fait proclamer qu'il a été envoyé par son Père pour racheter les péchés des hommes. Jean (XVIII 30), en revanche, fait dire à Jésus, en réponse à une question de Pilate : " Je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. " Cela est assez conforme à ce qu'on peut attendre d'un prophète, nul besoin d'être le Fils de Dieu.
Et voici maintenant le péché originel, dont Jésus n'a pas parlé, si l'on s'en tient aux évangiles. " Tout ce qu'il a dit, écrit J.Duquesne - donc sous le contrôle d'un Dominicain - est contraire à l'idée d'une culpabilité collective qui cascaderait de génération en génération. "

Par ailleurs, Jésus savait comment finissent généralement les prophètes, plutôt mal, il pensait donc qu'il se pouvait qu'il fût mis à mort, comme cela eut lieu, du fait des prêtres et de la populace. Mais il est clair qu'il ne souhaitait pas, et même qu'il craignait cette fin. L'Église dit souvent que c'est-là une preuve qu'il était bien homme, ce qui est incontestable, mais en quoi cela montre-t-il qu'il était le Fils de Dieu ?

Il était dit "l'oint du seigneur" (en grec, christos), ce qui se disait également de prêtres et de rois juifs. Par contre, se prétendre Fils de Dieu était pour les juifs un blasphème. Quant à être le messie, c'était impossible à leurs yeux puisque quand le messie viendrait, ce serait de nulle part, et Jésus venait de Nazareth. On comprend que, dans ces conditions, ils l'aient fait mettre à mort, d'autant qu'il avait en plus des idées subversives, notamment à propos de l'argent. L'Église leur en a longtemps voulu.

Le fait que Jésus ait invoqué Dieu sur la croix pour se plaindre qu'il l'ait abandonné ne permet pas de conclure qu'il s'adressait à Dieu comme à son père, pas plus que quand, précédemment, nommant cette fois son père, il lui demandait d'éloigner de lui "Cette coupe".
S'agissant justement de la croix, et de la crucifixion, supplice romain, on ne trouve aucune mention dans l'Ancien Testament, à moins de torturer les textes, parmi les supposées prédictions concernant Jésus, sa venue au monde et sa destinée exceptionnelle. Reste qu'il n'en a pas moins été crucifié, mais est-il définitivement mort ce jour-là ?

La résurrection pose en effet un problème redoutable car, si elle est avérée, la probabilité que Jésus soit le Fils de Dieu augmente singulièrement. Sinon, elle tend vers zéro. Paul, on l'a vu, tient la résurrection comme essentielle dans son épître aux Romains. Comment suivre J.Duquesne quand il observe qu'aucun historien ne peut affirmer, mais pas davantage prouver qu'elle n'a pas eu lieu ? La charge de la preuve, en l'espèce, n'appartient pas à l'historien. Mais sans doute veut-il dire que cette affaire n'appartient pas à l'histoire, ce qui n'est pas faux.
Selon Jean, Jésus avait annoncé sa résurrection (XVI 16) : "Sous peu vous ne me verrez plus et puis un peu encore et vous me verrez". Ceci, écrit bien après la Passion, n'éclaircit pas l'énigme.
On peut toutefois tenir pour acquis qu'une ou plusieurs femmes, selon les auteurs, trouvèrent le tombeau vide. Chez Matthieu, c'est Marie de Magdala, de qui Jésus avait expulsé sept démons. Dans Marc et Jean, on trouve cette même Marie plus Jeanne, et une autre Marie, mère de Jacques, selon Luc. Mais que le tombeau ait été trouvé vide ne démontre rien. En effet, Matthieu rapporte que les grands prêtres firent courir le bruit que les disciples avaient emporté le cadavre de Jésus, "fable", précise l'apôtre "qui s'est colportée chez les juifs jusqu'à nos jours". (XVII 11) En dehors du fait de baptiser fable cette version, au demeurant pas invraisemblable, il n'y a aucune réfutation.
J. Duquesne estime par ailleurs que les apôtres n'auraient pas commis l'erreur d'attribuer à des femmes l'annonce initiale de la résurrection s'ils n'avaient pas été sûrs de celle-ci, vu l'estime dans laquelle était tenu le sexe faible en ce lieu et à cette époque. Mais que les apôtres aient été assurés sur ce point est la moindre des choses et ne prouve rien non plus.
Selon les évangélistes, c'est Jésus ou bien un ange qui apparaît au tombeau. Puis Jésus est dit apparaître ensuite en plusieurs circonstances aux disciples et à quelques autres. Je ne parle que de ses contemporains, car par la suite il apparut beaucoup. Jean est le plus explicite en narrant l'épisode du lac de Tibériade et, seul à le faire, l'incrédulité de Thomas. Les pèlerins d'Emmaüs sont seulement présents chez Luc. Quant à Matthieu et à Marc, ils consacrent respectivement neuf et vingt-huit lignes aux activités de Jésus après la résurrection.

Toutefois, l'unanimité se fait chez les quatre pour ne pas mentionner Marie. Jésus ne semble pas se soucier d'apparaître à sa mère. Une fois admis que Jésus n'était pas un fils indigne, que penser de cette absence dans les textes, à un moment crucial de l'histoire de Jésus, d'un personnage devenu si important pour les catholiques ? Important sur le tard, il est vrai, on sait que le culte marial mit du temps à s'imposer. Les Protestants, bons lecteurs des textes sacrés, ont plutôt tendance à s'en tenir à distance.
Selon Matthieu, les apparitions de Pâque ont lieu en Galilée, et à Jérusalem d'après Luc et Jean, soit des régions à quatre jours de marche. Marc ne se prononce pas. Si un ressuscité peut jouir en plus du don d'ubiquité, il n'en va pas de même des onze apôtres qui chaque fois sont dits au complet dans les deux lieux.
En somme, les évangélistes ont donné des éclairages plus ou moins différents, plus ou moins détaillés sur Jésus après ce qu'ils tiennent pour sa résurrection, mais leurs textes se complètent sans se contredire vraiment. On les souhaiterait cependant plus prolixes sur cet épisode inouï des récits de la vie de Jésus. Un ressuscité, cela ne se voit pas tous les jours et ses activités auraient mérité qu'il en soit largement question. Rien n'interdit de penser que le Christ fut un personnage sympathique, peut-être admirable, mais de là à le proclamer ressuscité et Fils de Dieu, il y a un pas considérable.

Certes, on sait que la symbolique est omni-présente dans ces récits, qui ne doivent pas être pris comme des comptes rendus historiques. Les nombres en particulier, suivant la tradition judaïque, ont une signification. Les emprunts à l'Ancien Testament sont loin d'être exceptionnels dans les évangiles, de façon plus ou moins explicite. Par dessus le marché, les dix-huit siècles d'exégèse qui ont recouvert de leur flot érudit autant qu'orienté les textes originaires, ne simplifient pas non plus leur compréhension.
En fin de compte, la sagesse, la prudence et la modestie ne conseillent-elles pas de ne pas aller plus avant sur cette résurrection et donc sur la filiation à Dieu, et de s'en tenir à la position de Renan dans sa "Vie de Jésus", qui s'arrête à la mise au tombeau ? De toute façon, je ne souhaite pas prendre le risque d'ébranler la religion chrétienne par des arguments irréfutables. Le pape actuel, dont on connaît les soucis de santé, ne le supporterait pas, et il ne ressusciterait probablement pas non plus.
Quant au point que je soulevai initialement, il reste en suspens : dans aucun texte chrétien, il n'est dit que Jésus, au moins une fois, a ri ? C'est tout de même aussi un problème.