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Avant Dieu qui ? Ou quoi ? par Émile Noël
l ne faut pas rire avec ÇA. Nous sommes trop respectueux de la religion, des religions, du fait religieux, allez ne nous mouchons pas du coude, disons carrément et en toute simplicité, de la Transcendance, nous sommes disons-nous trop respectueux de la chose pour nous en prendre à la personne de Dieu "en soi".

Mais avouez qu'il y en a plus d'un, encore de nos jours, qui s'interroge sur la Cause Première, pour ne pas dire qu'il s'en angoisse. Pour reprendre la question que d'aucuns attribuent à Leibniz (qu'il y ait de l'antérieur comme du postérieur, voire du multiple dans l'avance de cette interrogation ne change rien à la pertinence de la question) : "Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?"

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PRÉ HI HAN BULLES

ARTICLES
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L'âne mystique

Avant Dieu qui ? Ou quoi ? par Émile Noël

Dieu par Alain Barrau

La question n'est pas anodine, d'autant qu'il n'en reste pas moins que, subsidiairement, une autre dubitation en découle : "Comment faire quelque chose avec rien ?".

Il est vrai que nos physiciens et astrophysiciens, de nos jours, affirment que le rien n'était pas tout à fait rien. Plus exactement, que le vide (qu'ils n'hésitent pas à qualifier de quantique) n'est pas tout à fait vide, encore maintenant. Et nous n'avons pas intérêt à leur demander pourquoi ils s'entêtent à appeler cela le vide. D'autant que, de ce vide pas tout à fait vide, jailliraient, encore et toujours, aussi spontanément qu'aléatoirement, des trucs, plus exactement des micro-trucs pour ne pas dire des micro-micro-micro-trucs. En d'autres termes, avec Rien on ne ferait pas grand-chose, mais par accumulation, cela finirait par faire tout de même quelque chose, notamment pas moins que l'Univers et Nous dedans. De même, il n'y a pas intérêt non plus à questionner trop avant sur la naissance du Monde. Au commencement, il y eut le Big Bang. Point.

Bon, mais avant ?
Cela n'a pas de sens, monsieur.
Ah bon, alors avant : Rien ?

Non, cela n'a tout simplement pas de sens, non plus, répétons-le. On ne peut pas savoir, puisque les investigations les plus avancées ne peuvent pas - du moins jusqu'à présent - remonter à cette origine. Alors, à fortiori, vous pensez, au-delà, ou en-deça si vous préférez ?
Il y a comme ça un certain nombre de situations conjecturales, que l'on qualifie volontiers de singularités, dont l'accessibilité est, disons, hautement improbable, car il faut bien se garder, selon la sapience sapientifique, d'affirmer un impossible définitif en pareil cas.
Il s'agit pourtant d'accès de plus en plus difficiles au fur et à mesure que l'on approche du but : ainsi du Big Bang, du Zéro Absolu et de la Vitesse de la Lumière, pour ne citer que les plus communs.

Prenons la Création (version Big Bang) : il n'y aurait pas d'avant. Car il n'y avait pas le temps avant. Mais alors, que peut bien vouloir dire : "le temps n'existait pas encore" ?

Par ailleurs, il est vrai qu'un "toujours là" peut en gêner certains. Il faut bien l'admettre, cela pose problème, tout de même.

Tout viendrait de la différence entre l'être et l'étang, comme aurait pu le dire Martin Heidegger (1889-1976), dans une petite dérive métaphysique, après avoir un peu abusé de la bonne bière de Bavière.
Pour être tout à fait juste, il faudrait formuler la chose autrement, comme la distance entre l'être et l'être-là.

Etre-là ou ailleurs, me direz-vous, ne nous avance guère. Mais en faisant ainsi preuve d'un mauvais esprit à médiocrité de calembour, vous vous fermez la voie à la moindre lumière. Car la question de l'être et du temps est une interrogation sur la langue comme site du temps. Certes, vous pouvez toujours vous demander ce que cela veut dire. Mais le point de départ n'est pas l'homme mais l'être-là précisément. L'être-là est être dans le monde, en tant que capacité de se dépasser dans une transcendance dont la structure est la temporalité, structure dans laquelle l'être dans le monde peut anticiper sa possibilité extrême : la mort. C'est cette structure finie qui donne à l'être-là un destin, une histoire conçue non comme une succession d'événements dans le temps, mais comme avènement de la liberté.
Alors, la question traditionnelle sur l'essence de la vérité devient la question sur la vérité de l'essence, à condition de penser la vérité comme dévoilement. La métaphysique ne peut dévoiler l'être, pensé comme étant, qu'au prix d'un oubli de sa structure originellement temporelle, c'est-à-dire de la présence en lui du néant.

Voilà qui n'est pas des plus réjouissant, nous pouvons vous l'accorder. Hélas, dans l'étang gelé où nous nous trouvons, la diffraction de la vérité nous donne une vue de l'être assez trouble, encore aggravée par notre myopie ontologique. Dans l'étant, on ne peut accéder à "l'avant" de quoi que ce soit qui ne soit lui-même dans l'étant. On ne peut donc accéder à l'être ? Ce qui n'est pas le cas de Dieu, semble-t-il, puisqu'il est l'Etre. En revanche, il en découle qu'il ne peut être d'un accès facile, cette formulation étant ce qu'il est convenu d'appeler un euphémisme.
Si la métaphysique a autant de difficulté avec l'avant commencement, essayez d'imaginer ce que cela doit être pour la pauvre science. Cet avant-là à encore moins de sens que celui du Big Bang.
Dans le bocal opaque où l'humanité mijote depuis des millénaires, on ne peut pas lui demander d'y voir bien clair.
Il n'en reste pas moins vrai que nous devons honorer Dieu, avant de savoir ce qu'est Dieu, ce qu'est l'Etre, ignorant ce qu'il y aurait de commun aux corps et aux esprits, sans même savoir ce que veut dire " honorer Dieu ", ne sachant faire la distinction entre Dieu et le reste des choses. Dieu serait-il une chose ?

Non. Il est l'étant illimité, donc dont on ne peut connaître ou saisir les limites. Il est Créateur de Tout. Qui l'a créé, Lui ? On ne sait pas. Question illicite s'il en est. On ne peut pas comprendre. On dit qu'Il EST. Il est l'Incréé. Il est sa propre origine, issu de personne, sinon de lui-même.
On ne saisit pas son origine, donc il n'y en a pas. Mais pourquoi, alors, ne pourrait-on dire "on ne saisit, on ne comprend pas Dieu, donc il n'y en a pas" ? On ne peut pas le dire parce que cette incapacité à saisir la moindre réponse en cela mesure la dimension de notre ignorance. Il nous est impossible de progresser jusqu'à l'infini. L'entendement humain doit s'arrêter quelque part. Il ne peut rien se représenter au-delà des limites qui sont les siennes, qui lui sont imposées par sa nature. Peut-il en déduire : "Je ne comprends pas l'infini, donc il n'existe pas" ? Non plus. S'il l'osait, il s'enfoncerait encore davantage dans son ignorance.

Il ne peut que prétendre, tendre, aller TOUJOURS vers l'infini, sans JAMAIS y atteindre. Rien à voir avec l'effort sans cesse recommencé de Sisyphe. Il n'existe ici qu'une tension VERS, sans pouvoir jamais mesurer ce qu'il reste à parcourir.
Ainsi, c'est à partir de cet infini que le Fils a été engendré, c'est de cet infini que souffle l'Esprit, qu'il a engrossé Marie. Si cet engendrement et ce souffle avaient un commencement et une fin, l'Éternité en prendrait un sacré coup.
En tout état de cause (c'est le cas de le dire), pour en revenir aux questions de l'avant, il est absolument illicite de prétendre poser la question : " Avant Dieu, qui ? " Il ne peut y avoir d'être avant Dieu. Mais, si " qui " n'est pas licite, il nous reste encore à élucider " quoi ".
Nous ne savons plus quoi penser.
À quoi rêvent les jeunes filles, plus ou moins en fleurs ?
N'importe quoi !
À quoi bon !
De quoi de quoi ? !
Quoi ? ! Exclamation interrogative. Voilà bien là la question.

"Quoi" ne s'emploie qu'en parlant des choses. "Quoi" désigne une chose. Le mot "chose" est le terme le plus général par lequel on désigne ce qui existe et qui est concevable comme objet concret, abstrait, réel ou mental. Mais cela peut être aussi une substance, un patrimoine, une dépendance, une affaire, une action, une conjoncture, un événement, un fait, un phénomène, réel ou imaginé, ce, ça, ceci, cela, cet ... etc. Bref, le mot "chose" peut désigner tout et n'importe quoi.
Avant Dieu y aurait-il eu tout, n'importe quoi ou rien ?
Quoi ? Qu'est-ce que cela ?
Rien !
Quoi Rien ? !

Avant un presque rien, il y aurait eu un rien.
Bon. Et avant le rien ? Nous voilà revenus à la case départ. Nous ne sommes pas enfermés dans un bocal opaque. Ce qui manque vraiment de noblesse. Nous pédalons, comme un écureuil, dans notre cage tournante. Ce qui n'est guère plus gratifiant.
Qu'y avait-il donc, avant, et avant, et encore avant ? Une chose, un objet, un truc, un machin, un bidule complexe ou quelconque ? Un vistemboir ? Cet objet banal et mystérieux, riche d'interrogations au point que Jacques Perret a pu lui consacrer une nouvelle (1).
Avant Dieu, y avait-il un vistemboir ?
La question reste ouverte.

1. Jacques Perret, La Machin (nouvelles), Gallimard, 1955, Paris. pp 7-52.
Marcel Ledieu, (coïncidence, patronyme prédestiné), concierge rue Belle Venette, a découvert dans l'héritage de sa tante un objet bizarre : un drôle de machin qui se refuse à révéler son nom et son usage. Après maintes investigations et péripéties, finalement le machin dévoilera son nom. Il s'agit d'un vistemboir. Mais qu'est-ce au juste et quel est son usage ? Les voies du vistemboir resteront impénétrables.