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THÈME EN COURS - HUMANIMALS
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La fabuleuse affaire du Singe par Gilbert Maurey
n ce temps-là, les commissaires de police de quartier procédaient encore à des constats d’adultère, et le commissaire Lamouche ressentait une gêne certaine à devoir accomplir une telle mission. Certes, on n’en était plus à l’époque où l’épouse infidèle, nue, se cachait la tête en découvrant le reste, tandis que l’amant, l’écume aux lèvres, maintenu par deux sergents de ville, tendait un poing menaçant vers les intrus. Désormais, les choses se passaient de façon moins pittoresque, on savait que le ridicule pouvait tuer, encore que d’aucuns regrettaient qu’il n’ait encore jamais frappé.

Ce jour-là, il s’agissait de surprendre une femme mariée en compagnie de son amant dans un nid douillet, ce à la requête du cocu, autrement désigné dans la dite requête.

- Il est six heures vingt-neuf, annonça l’inspecteur Pinot qui assistait son supérieur, une machine à écrire au poing.
- Allons-y, dit le commissaire.

Il frappa à la porte des délinquants : "Ouvrez ! Police !"

Au sommaire du numéro

PRÉ HI HAN BULLES

ARTICLES
Fragments de dialogues animaliers par E. Noël

Droits de l'homme et droits de l'animal par G. Chapouthier

La fabuleuse affaire du Singe par G. Maurey

"Nuits magnétiques" par E. Noël (radio France-Culture)

Le chat et les pommes (fable) par Georges Friedenkraft

Les chemins de la connaissance par E. Noël (radio France-Culture)

Des bruits divers se firent entendre dans le nid douillet, et une voix féminine les pria courtoisement de patienter un instant. Comme cet instant se prolongeait quelque peu, le commissaire s’impatienta et il s’apprêtait derechef à faire entendre la dure voix de la loi quand la porte s’ouvrit enfin. Les deux policiers s’y engouffrèrent en brandissant leur carte de police, il n’y avait pas de temps à perdre si l’on voulait prévenir la fuite du coupable, par la cheminée ou tout autre moyen subreptice.

Ils le trouvèrent, le coupable, dans la pièce principale, installé dans un fauteuil confortable, les jambes croisées. C’était un singe, et de belle taille, même assis. Sa face épatée, sa fourrure brune et drue, bref l’ensemble de sa personne ne permettaient pas de douter raisonnablement de son appartenance à l’espèce simiesque.

Le commissaire Lamouche alla inspecter la chambre à coucher où il ne vit personne, ni sous le lit, ni dans le placard ni derrière les rideaux. Personne non plus dans la baignoire, nul être vivant dans le réfrigérateur et aucun autre ailleurs.

- Bien, dit-il en revenant, quel est cet animal ?
- Un singe, dit le singe.
- Vos papiers ! demanda machinalement le commissaire.
- En tant que singe, comme vous devez le savoir, Monsieur le commissaire, je ne suis pas tenu d’en avoir, et j’ai malheureusement laissé mes certificats de vaccination au zoo.

Le visage du commissaire exprimait un vif mécontentement mâtiné de perplexité. À ses côtés, l’inspecteur Pinot se grattait l’arête du nez, qu’il avait volumineux.

- Madame, dit Lamouche en se tournant vers la femme, je suis ici au nom de la loi et je vous serais reconnaissant de ne pas l’oublier.
- Dieu m’en garde, Monsieur le commissaire.
- Fort bien. J’aime autant vous dire que si cette mascarade devait se prolonger, cela pourrait avoir des conséquences…
- Mascarade ? répéta la femme d’un air surpris.

Elle était jeune et blonde, en tenue de nuit, et l’étonnement lui allait à merveille.

- Je veux évidemment parler de ce… ce singe, fit le commissaire d’un ton nettement moins aimable. On n’a jamais entendu un singe parler !
- Vous n’avez peut-être jamais entendu de singe parler, intervint le singe, mais moi je n’ai jamais vu ici de commissaire à six heures et demie du matin et je ne me permets pas pour autant de mettre votre existence en doute.
- Malin comme un singe, hein ? gronda le commissaire.

Une lueur de contrariété passa dans les yeux du singe :

- Idées reçues, marmonna-t-il, il y a des imbéciles chez les singes comme partout ailleurs.

Il se leva du fauteuil. Il était fort grand, avec une carrure en rapport, quelque chose au total d’assez imposant. Les policiers esquissèrent un mouvement de recul.

- Madame, fit le commissaire, je vous somme de vous expliquer.

La jeune femme eut une moue charmante :

- Que puis-je vous expliquer ? Voyez vous-même.
- Pinot, ordonna le commissaire, fouillez cet individu !
- Oui, fit Pinot en reculant autant qu’il le pouvait.
- Je n’ai pas de poches, prévint le singe, entièrement en peau…

Il sourit aimablement, ou du moins sa grimace pouvait être interprétée ainsi. Il alla vers une table et prit un paquet de cigarettes.

- Voilà qu’il fume maintenant !
- Pourquoi ? Pas vous ? dit le singe en tendant le paquet au commissaire.
- Et sans doute jouez-vous aussi de la clarinette !

Le singe se contenta de montrer ses doigts d’un air navré. De fait, il avait de très grosses mains. Le commissaire sentait la situation lui échapper, il lui fallait se ressaisir sur le champ de son autorité :

- Pinot, intima-t-il à nouveau, fouillez cet individu !
- J’ai deux enfants, soupira le policier.
- Et alors, rugit le commissaire, vous avez peur qu’il vous en fasse un troisième !
- Écoutez, intervint la jeune femme de sa voix mélodieuse, Monsieur est un singe, véritablement. Vous pouvez vous en assurer, il ne vous fera aucun mal.
- Bien, fit Lamouche, je vérifie.

Oui, mais comment ? pensa-t-il dans le même mouvement. Un vertige s’empara de son esprit. Jamais de mémoire de commissaire de police, pareil problème ne s’était posé. Comment savoir qu’un singe est bien un singe ? Bien sûr, à la rigueur en approchant de plus près, mais il ne s’imaginait pas mettant la main sur une quelconque partie de cet être, les médailles à titre posthume, merci !

- Je ne suis pas vétérinaire, bredouilla-t-il seulement.

Le singe se rassit :

- Monsieur le commissaire, ma patience a des limites. Vous êtes ici pour surprendre Madame avec une personne du sexe masculin, si j’ai bien compris, là se borne votre mission. Ou bien, seriez-vous raciste, et un singe serait un trop piètre gibier ? Rédigez votre rapport et qu’on en finisse !
- Bien ! dit le commissaire. Pinot, sortez la machine et installez-vous, je vais vous dicter.

L’inspecteur alla s’asseoir dans la partie la plus reculée de la pièce et fit signe qu’il était prêt.

- Nous commissaire… Non ! Ce n’est pas possible, je ne peux pas mettre ça dans un rapport. D’abord, vos papiers, Madame.

Il examina longuement la carte d’identité de la jeune femme, comme s’il espérait qu’une solution allait en jaillir, avant de s’apercevoir qu’il la regardait à l’envers.

- Madame, reprit-il, quoi que dise le… Enfin votre compagnon, vous représentez un danger pour l’ordre public, nul n’a le droit de détenir chez soi un animal sauvage.
- Sauvage, vraiment ? susurra le singe.

Le commissaire Lamouche fit sans répondre plusieurs allées et venues dans la pièce, puis il explora à nouveau l’appartement, sans omettre la chasse d’eau. Pendant son absence, nul ne dit mot. Le singe sifflotait doucement, la jeune femme le regardait amoureusement, Pinot souhaitait être à mille lieues, ou bien être un singe encore plus grand.

Le commissaire revint, vivante image de l’homme dont toutes les certitudes se sont effondrées, laissant place à un innommable gouffre sans fond. Bien sûr, il pouvait partir comme il était venu, sans mentionner dans son rapport la présence de ce singe mille fois maudit. Mais Pinot, l’imbécile, ne saurait pas tenir sa langue. Étrangler cet abruti, peut-être ?

- Asseyez-vous, ordonna le singe.

Le policier obéit :

- Vous vous trouvez, Monsieur le commissaire, devant un problème inédit. Votre pouvoir, que finalement la loi limite médiocrement, tombe soudain à l’eau…
- Je ne vous permets pas, protesta Lamouche, je suis aussi respectueux des lois que vous, enfin que vous si vous étiez, enfin si vous n’étiez pas… Bref, la question n’est pas là ! Madame, comment se fait-il que ce singe parle ?
- Parce qu’il a appris, je suppose.
- Un singe ne peut pas apprendre à parler, tous les spécialistes vous le diront.
- Désolée de les contredire, Monsieur le commissaire, il se trouve que celui-ci parle.
- Vous ne m’enfermerez pas dans votre logique de cinglés !

Le singe toussota :

- J’aimerais bien terminer ce que j’ai à dire. Vous êtes donc dans un cas qui n’est prévu par nulle loi, par aucun décret ou règlement que vous pourriez manipuler selon votre fantaisie, ou votre intérêt.
- Vous allez fort, maugréa le commissaire.
- Seule la peur, la peur physique vous empêche d’agir contre moi. Vous savez bien que le temps de sortir votre arme, vous auriez le crâne en bouillie.

Un silence suivit, le temps que l’ambiance devienne encore plus pesante pour le commissaire. Le crâne en bouillie, rien que ça !

- Je ne pensais pas en venant ici, observa Lamouche d’une voix qu’il voulut assurée, que j’aurais à subir un réquisitoire contre la police.
- Ni surtout que vous supporteriez de l’entendre. Le quidam qui ose sortir d’un commissariat en claquant la porte risque de subir quelques petits ennuis, non ? Je sais de quoi je parle, et avec de bonnes raisons.
- Un singe policier, sans doute ? ricana Lamouche.
- En tout cas, avec un singe, vous ne bronchez pas.
- Je ne bronche pas, dit le commissaire avec dignité, parce que je suis poli.
- Messieurs, intervint la jeune femme, la conversation prend un tour dont on ne peut rien attendre de bon.
- Ce n’est pas moi qui suis allé chercher le commissaire, mais puisqu’il est là, il va m’écouter.
- Vous noterez, fit Lamouche à l’adresse de son subordonné et de la jeune femme, mon extrême patience et mon urbanité d’airain face à des provocations répétées.
- Tant que vous êtes au bout de mon bras, cette attitude est sage. Et puis, parlons-en de votre politesse. Quand un policier est poli, on s’étonne, d’un plombier, on trouve cela tout naturel. Pourquoi ?

Le commissaire avala sa salive à plusieurs reprises avant de répondre.

- Votre point de vue est très partial, dit-il enfin, je ne vous répondrai que sur un point : si les juges faisaient correctement leur métier, il en irait de même pour nous. Bon, maintenant, il faut conclure.
- En effet, dit le singe. Un dernier mot, je n’ai rien contre la police, c’est votre présence ici qui m’a énervé.

Et rapidement, sans doute était-il entraîné, il se défit de sa peau de singe et il apparut pour ce qu’il était : un bel homme, en pyjama.

- Nom de Dieu ! explosa le commissaire, insulte à magistrat, ça va vous coûter cher !
- Bof, fit l’ex-singe, on a quand même bien rigolé… cher collègue.

Il sortit de sa poche une carte barrée de tricolore qu’il tendit à Lamouche :

- Mes respects, Monsieur le Divisionnaire, balbutia celui-ci. Mais, quand même, je trouve que…
- Vous trouvez quoi, Lamouche ? Qu’un haut fonctionnaire n’aurait pas le droit de se déguiser en l’animal de son choix, le jour qui lui convient, et à l’aube si cela lui chante ? Vous-même, avec votre nom, vous ne devriez pas vous en priver…