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LES PICOTINS - LES GRILLES DU LUXEMBOURG
'âne Rouge se nourrit aussi de libres propos en tous genres dont il se délecte, ce sont ses Picotins préférés.
e docteur Ambroisie était à l'époque un des psychanalystes les plus réputés sur la place de Paris. Néanmoins compétent, il jouissait d'une clientèle flatteuse. Un domestique introduisait les clients dans un salon harmonieux et l'attente était généralement courte. On pouvait l'occuper à la lecture de revues attrayantes, habituellement le mensuel de l'Industrie du Pétrole et le bulletin de liaison des anciens élèves d'un lycée en renom.

Puis le Dr Ambroisie apparaissait à une porte, différente selon qu'il venait de son bureau ou bien d'ailleurs. Une amibiase tenace rendait cette dernière éventualité fréquente. C'était un homme de grande taille, vêtu avec recherche. Le cheveu déjà blanc annonçait le praticien d'expérience. Ses yeux étaient d'un bleu neutre mais bienveillant.

Chacun s'asseyait, lui derrière son bureau, le patient devant, ou l'inverse selon la convention choisie. Le cabinet du médecin respirait à la fois la science et le confort, celui-ci découlant de celle-là avec un détour par de justes honoraires. Le bureau était d'acajou massif, de l'acajou cubain, et le divan était couvert d'un cuir lisse et rouge assez plaisant à l'œil. À sa tête trônait un fauteuil orientable selon de multiples positions, agréé par l'Association psychanalytique internationale.

Le docteur écoutait, ne commentait pas, posait de rares questions. Le patient sortait de cette première consultation assuré d'avoir accompli une démarche salutaire, susceptible de porter des fruits dans les années suivantes. Une après-midi du début de l'automne, le Dr Ambroisie avait en face de lui Albert Propizet, personnage maigre et vif, de physionomie banale, marié, trois enfants, cicatrice au poignet droit, inconnu des services de police.

Il va de soi que cette description est parfaitement fallacieuse, ainsi que le patronyme, afin d'assurer à ce malade, bien réel par ailleurs, l'indispensable secret professionnel. Bien plus, le Dr Ambroisie ne porte pas ce nom et rien de ce qui a été dit à son sujet ne correspond à qui que ce soit. Toujours pour la même raison.
Sur ces bases, l'entretien commença entre les deux hommes, dans le sens Propizet-Ambroisie, en sachant toutefois que l'un des deux était en réalité une femme.
"Docteur, je viens à vous après la lecture d'un de vos articles paru récemment dans Charlie Hebdo. J'ai besoin d'aide et vous êtes sans nul doute celui qu'il me faut."
Le Dr Ambroisie tripota ses lunettes :
- "Je n'écris pas dans cette revue", observa-t-il distraitement.
- "Je sais, docteur, mais tout dans cette histoire est bizarre. Voici en peu de mots de quoi il s'agit : je suis obsédé par les grilles du jardin du Luxembourg. Je vais vous faire gagner du temps en vous disant que je ne suis pas atteint d'une névrose obsessionnelle au sens strict. J'ai tout lu à ce sujet, et les choses les plus indigestes, votre livre notamment, La proscratination, un art de vivre ? mais en vérité je ne crois pas entrer dans ce cadre. Pourtant, les grilles du Luxembourg s'imposent à moi de façon incoercible. Elles m'assiègent, du latin obsidere."

Ainsi parla Albert Propizet.

De sa biographie qu'il exposa ensuite, il ressortit qu'il était issu d'une bonne famille bourgeoise et avait grandi dans une aimable ville de province qui coulait des jours paisibles de part et d'autre de la Lozère qu'un vieux pont franchissait.

Son père était notaire, et il n'était pas son père, comme il l'apprit un soir de pleine lune de la bouche même de l'intéressé qui évoqua en deux mots le départ simultané, huit jours après sa naissance, de son épouse et du premier clerc. Albert avait à l'époque douze ans, et il liait cette annonce à l'impossibilité dans laquelle il fut dès lors de poursuivre l'étude du grec. Lorsque son frère cadet fut découvert pendu dans les cabinets, il avait lui-même quinze ans et de ce moment il décida d'abandonner aussi le latin.

Malgré ce problème avec les langues mortes, il avait cru en taille et en sagesse. Le moment venu, il accomplit ses obligations militaires avec honneur et discipline, puis il mena à bien une agrégation de portugais qui le conduisit tout naturellement à entrer dans les affaires. Sa valeur s'imposa et il devint rapidement directeur dans une importante société. Matériellement à son aise, il vivait heureux avec sa troisième femme et à trente six ans, tout laissait à penser que son existence continuerait de s'écouler sans heurts, n'eussent été les grilles du Luxembourg.

Le phénomène était apparu, dit-il, plus deux années auparavant. Il n'y avait d'abord guère prêté attention, n'y voyant qu'une coïncidence avec le fait qu'elles venaient d'être repeintes. Puis les troubles se précisèrent : de plus en plus souvent, une portion de ces grilles envahissait le champ de sa conscience. Il avait dû se rendre à l'évidence, cette manifestation était bien étrange, pour ne pas dire bizarre, d'autant qu'il avait été vérifier que ces grilles étaient toujours à leur place. Mais il n'y pouvait rien : les grilles étaient là, dans sa tête.

Elles s'imposèrent bientôt avec une fréquence croissante, gênant son activité professionnelle, survenant aussi au meilleur moment des relations avec son épouse, bref bouleversant sa vie qui était devenue un enfer. Il s'était aperçu fortuitement qu'il n'était tranquille que dans une baignoire. Prétextant une maladie de peau, il avait obtenu qu'on en installât une dans une petite pièce jouxtant son bureau. Il y passait le plus clair de ses journées, dictant son courrier et recevant ses visiteurs dans une eau tiède renouvelée chaque heure. Comme son travail donnait toute satisfaction, le PDG fermait les yeux sur cette exigence au demeurant peu coûteuse. Sa femme, elle, connaissait la vérité. Il avait dû tout lui avouer avant que les clapotis nocturnes n'entraînent chez elle de l'insomnie et une dépression.

Le Dr Ambroisie marqua d'un signe de tête qu'il avait bien enregistré ces déclarations. Rendez-vous fut pris pour la semaine suivante.

Lors de cette deuxième consultation, Albert Propizet revint sur certains détails. Il admit ainsi qu'il était parfois un peu méticuleux, mais précisa qu'il ne vérifiait jamais plus de huit fois la fermeture du compteur à gaz. Il y eut aussi plusieurs silences pendant lesquels il contempla l'abondante bibliothèque qui faisait face au divan sur lequel il irait bientôt s'étendre. Il se dit que, pour peu que la cure se prolonge, il connaîtrait un jour tous les titres par cœur.

"Eh bien, Monsieur, lâcha le Dr Ambroisie in fine, je suis disposé à vous prendre dès maintenant en analyse."

Jamais, jusqu'à ce moment, le Dr Ambroisie n'avait prononcé une si longue phrase en présence de Propizet, et il devait s'écouler des mois avant qu'un tel événement se reproduise. On convint de trois séances hebdomadaires et du montant des honoraires, dus pour toute séance manquée. Propizet se retira, très heureux qu'un analyste de cette qualité ait accepté de le prendre en charge. Dès le début de la cure, il s'instaura un transfert de bon aloi. En privé, Propizet était intarissable au sujet de son analyste, et dans les premiers mois il lui envoya deux clients. L'attention flottante du Dr Ambroisie se traduisait, dans le dos de Propizet étendu sur le divan rouge, par les flots de fumée qu'exhalait sa pipe, seule preuve tangible de la présence du médecin. Quand une séance coïncidait avec l'heure du thé, il entendait en outre un bruit de tasse et de soucoupe entrechoquées, et parfois un sourd grignotement. La chose analytique allait ainsi son train. Propizet, enroulé dans la chaîne de ses signifiants, associait librement sur les sujets les plus divers. Il se sentit désemparé quand le praticien s'absenta pour les fêtes de fin d'année, et il lui en voulut.

Le treize janvier, à la vingt deuxième minute de la séance, un barreau de grille s'implanta dans la pièce à la jonction du tiers antérieur et des deux tiers postérieurs du divan. La fumée rassurante se déploya en volutes autour du barreau, et la séance se termina sur l'habituelle poignée de main, sans que Propizet osât mentionner cette intrusion.

Le deuxième barreau apparut trois semaines plus tard. Il se planta, solidement semblait-il, à la tête du divan, entre celui-ci et le fauteuil à positions multiples, de telle sorte que Propizet ne le vit qu'en fin de séance en se relevant. Il ne put réprimer un haut-le-corps que la poignée de main analytique coupa net. Cette matérialisation de barreaux de la grille du Luxembourg dans le cabinet du Dr Ambroisie avait introduit un fait nouveau, mais il ne paraissait pas que le praticien fût désireux de l'interpréter, en tout cas dans l'immédiat. Il est vrai que la cure n'entrait que dans son cinquième mois.

Début mars, l'hiver fit une dernière offensive et par une matinée lourde de neige, un troisième barreau, peut-être chassé par le froid, vint s'installer en douceur aux côtés du deuxième, donc toujours entre l'analyste et le patient, aussi nommé l'analysant.

Puis le printemps vint, et Propizet n'allait pas plus mal. Il s'aperçut même qu'il passait moins de temps dans sa baignoire. Vers cette époque aussi, ses sentiments à l'égard du Dr Ambroisie évoluèrent vers une certaine agressivité. Le silence de son analyste commençait à lui peser et il le provoqua plusieurs fois par des gamineries, sans obtenir de réaction.

Une inspiration lui vint lors d'une séance :
"Je me demande, lança-t-il, si ces barreaux existent vraiment dans ce bureau en mon absence, et si oui, ce qu'en disent vos autres patients ?"

Et le verbe advint, un murmure s'éleva du fauteuil : "Qu'en pensez-vous ?"

Les pommiers furent en fleurs sans que le problème fût à nouveau évoqué, ce qui n'empêcha pas une nouvelle éclosion de barreaux. Deux vinrent se fixer à l'extrémité antérieure du divan, un autre à la hauteur de la main de Propizet, mais trop loin pour qu'il puisse le tripoter.

Trois barreaux supplémentaires s'érigèrent bientôt, d'un seul coup, à l'autre bout du divan, obligeant Propizet à les contourner quand il se remettait en position verticale. Par ailleurs il devait être entré dans une phase de résistance. Il ne trouvait plus grand-chose à dire, sinon des mots grossiers, et ses rêves s'évanouissaient dès le réveil. Le Dr Ambroisie fit alors quelques commentaires fort laconiques et il eut comme une certaine relance de la cure. Des apparitions de barreaux aussi, puisque fin juin, Propizet en dénombrait quatorze autour du divan, plus deux autres étrangement erratiques. Et aucun ne faisait défaut autour du Luxembourg, ainsi que Propizet le vérifia à sept reprises dans la même matinée.

La présence de ces barreaux rendait malaisée la circulation autour du divan, et, y accéder comme s'en éloigner posait désormais un problème.

Le psychanalyste partit le 6 juillet vers une destination connue de lui seul et il n'y eut plus de séances jusqu'au début du mois de septembre.

Les vacances de Propizet se passèrent plutôt mieux que les années précédentes. Il avait pris la précaution de faire l'acquisition d'un petit bateau pneumatique qu'il emplissait d'eau. Il y séjournait de longues heures sur la plage libéré de ses obsessions, et sans que personne ne s'étonnât de son comportement, car il avait pris la précaution d'arborer une casquette de waffen SS qui faisait oublier son esquif, au prix de quelques injures.
À franchement parler, il se sentait un peu mieux et il devait admettre que les grilles s'imposaient à lui de façon moins obsédante. Il ne put s'empêcher d'établir un rapport entre cette amélioration et la multiplication des barreaux dans le cabinet du Dr Ambroisie.

Dès la rentrée, trois barreaux supplémentaires apparurent, ce qui porta leur nombre à dix neuf et rendit définitivement difficile les déplacements autour du divan. Propizet était resté sur la réponse de l'analyste " Qu'en pensez-vous ? " à sa propre demande sur le sort des barreaux lorsqu'il était absent. À vrai dire il n'en pensait toujours pas grand-chose, mais il avait déduit de ce que le praticien n'en avait pas dit, que c'était là son problème et qu'il était le seul à pouvoir le résoudre.

Un jour, comme il arrivait à sa séance sept minutes en avance selon son habitude, le domestique l'avertit qu'il aurait un peu à attendre, le Dr Ambroisie étant retenu en ville par une affaire urgente.
Propizet prit distraitement une revue, mais son regard était invinciblement attiré vers la porte du cabinet. Puis il n'y tint plus. Il se leva et avec le profond sentiment d'accomplir un sacrilège, tel la femme de Barbe-Bleue, il ouvrit la porte et entra dans le sanctuaire. En deux pas, il put vérifier ce que ses yeux avaient déjà enregistré : nul barreau en ce lieu. L'accès au divan était libre de tout obstacle. Il s'y étendit. Rien ne se passa.
Il venait de se relever quand le Dr Ambroisie, l'air pressé, entra dans la pièce. Le médecin constata avec surprise la présence de son patient :
"Oui ? dit-il".

Mais Propizet, bouche bée, ne répondit pas. Il contemplait le divan : dix neuf barreaux en parfait état étaient maintenant visibles.

"Docteur, fit-il, il faut que nous parlions".

Le médecin parut pris de court. Un rapide retour à Freud ne lui fut d'aucune aide.

"À votre idée," énonça-t-il, en désignant un fauteuil.
- "Bien, dit le patient, nous voici maintenant en face-à-face".

D'un geste évasif, le Dr Ambroisie admit l'évidence.

"En dix mois, poursuivit Propizet, dix neuf barreaux se sont matérialisés, soit un virgule neuf par mois, mais ce n'est pas le plus important. Je les identifie sans craindre d'erreur comme étant des barreaux des grilles du jardin du Luxembourg, sis dans le VIème arrondissement de la capitale. D'accord ? Par ailleurs je ne vais pas plus mal, et même plutôt mieux. Mais un problème se pose : j'ai été seul dans ce bureau, et il n'y avait pas de barreaux. Vous entrez, ils surgissent ! Sont-ils là en mon absence, vous-même étant présent ? Non, ne me demandez pas ce que j'en pense !

- Je ne vous demande rien, commenta le Dr Ambroisie, c'est vous qui me posez une question, et là, permettez que je m'interroge : pourquoi me la posez-vous ?

- Bon, dit Propizet, je n'insiste pas, on y serait encore l'année prochaine. Je vais simplement postuler que ces barreaux, dûment identifiés, n'existent pas non plus dans les conditions précitées. Par conséquent, il faut, et sans doute il suffit, que nous soyons réunis tous deux dans cette pièce, votre cabinet, pour que ces dix neuf barreaux, que vous voyez comme moi, montent la garde autour du divan. C'est là un effet de la cure, il est impossible d'en douter. Un effet bénéfique, ajouterai-je, puisque pas plus tard qu'hier j'ai pu dicter mon courrier au sec, et que depuis dimanche je dors dans mon lit. Je vous en sais gré."

L'analyste hocha la tête avec bienveillance. Un long silence suivit.
"Mais ce n'est pas tout, dit enfin Propizet d'une voix lente. Je puis guérir si vous gardez ces fichus barreaux ici. Vous devez les assumer, vous saurez sûrement les élever convenablement.
- C'est vite dit, ne croyez-vous pas que nous pourrions revoir ce détail ultérieurement ?
- Non, docteur ! Il me faut une réponse immédiate !"

Le Dr Ambroisie resta un moment à réfléchir :
- Écoutez, Monsieur, reprit-il, supposons que je prenne en pension ces barreaux, et même, comme vous dites, que je les élève convenablement, qu'en ferais-je ? Ils n'ont pas été analysés, j'entends leur présence et à ce titre ils sont importuns, pour ne pas dire intempestifs. En outre, ils ont par certains côtés un aspect inquiétant car nulle part dans Freud on ne trouve de référence à pèreil phénomène".

Et le Dr Ambroisie, ayant dit, se replongea dans ses réflexions. Propizet l'entendit marmonner, mais était-ce un fantasme, le mot "transfert" tandis qu'il bourrait sa pipe.

"J'ajouterai même, conclut le praticien, que leur présence me gênerait passablement car l'accès au divan s'en trouverait entravé et l'harmonie de cette pièce bien troublée. Pour tout vous dire, si j'accédais à votre demande, il me faudrait déménager.
- Et alors ? fit Propizet, carguez la grand-voile, sautez par la fenêtre, faites une tranche, devenez végétarien, que sais-je encore ! Mais c'est votre problème, docteur... ".