Voir aussi l'Emilius Ankylosaurus
LES PICOTINS - MÉTISSAGES
'âne Rouge se nourrit aussi de libres propos en tous genres dont il se délecte, ce sont ses Picotins préférés.

Georges Friedenkraft
dimanche 3 juillet 2011

Au lieu de ça … (Haïboun 1 de fantasmes)

Au lieu de ça… le rêve en toute nudité. Le rêve en toute simplicité.
Où tu te loves. Comme une marmotte en hibernation. Où tu geins.
Allongée sur le dos. Où tu gis parmi les pétales froissés de tes jupes.
Sur le velours moite du sofa mauve.

Au lieu de ça… les caprices du songe. Les bouderies du fantasme.
Masquées par le lent mouvement de tes seins. Qui oscillent comme la
coque d’un bateau. T’ai-je dit déjà que leurs pointes évoquaient la
mûre, le cassis, la myrtille ? T’ai-je dit que plus bas, au confluent de
ton ventre et de tes cuisses, la lisière sombre et verticale mimait une
floraison duveteuse d’automne ? Les cryptogames brunis et les
acacias d’or. La sente de glaise qui chemine entre les treilles
assoupies.

Au lieu de ça… la plastique froide et parfaite. La perfection attique.
Les dunes métamorphosées en oranges givrées. Offertes à nos lèvres
gourmandes. Le galbe des cuisses. Le potelé des hanches. Dans ta
position, on ne peut évidemment percevoir le trapèze doré et charnu
de tes fesses. Ni le pétrir comme une miche de pain blond juste sortie
du four. Le rêve où tu te loves et dont je suis exclu. Où tu gis, tu
geins parmi les caprices froissés de tes songes débridés.

Accent circonflexe
au paradis prohibé
l’os dur de ta hanche

J’aurais voulu que la ronde des aiguilles rompe la pulsation lactée des
heures. Que morphée te livre à nouveau à dionysos. Que les mares
éclaboussent leurs grenouilles et leurs dytiques pour se fondre en
cascades. Que tous les orients d’amérique cèdent le pas à la jungle
primitive. Celles des lianes et des palétuviers. Que revive éternelle la
mangrove. Que blanche-neige épouse enfin le loup charmant.

Au lieu de ça, tu m’as gâté gavé d’élixirs subtils. Tu as déroulé pour
moi le tapis et la nappe. Les sucres d’arabie. Les fruits lourds et
juteux des tropiques. Et, dans la sauce, le curry, le paprika, le
chocolat. Et, dans les effluves de la marmite, la sauge, le thym et le
jasmin. Tous les mets de byzance pour mes dents de duc. Toutes les
senteurs de la campagne après la pluie pour ma langue de roi. Pour
mon palais ensalivé de prince.

Moi à Macao
je goûtais un cacao
sous les filaos

J’aurais voulu me faire motard. Sanglé de cuir noir et de feu. Au-delà
de la vitesse simplement tolérée par les gendarmes. Aviateur au bout
de la nuit. Au bout cotonneux des nuages. Navette spatiale au
fuselage de silice. Incandescente dans le ciel d’encre. Bouillante
comme les geysers islandais. Comme doit être chaude la douche
parfumée que l’on découvre quand, après la baignade bleue, on
regagne le carreau tropical, prisonniers déjà d’un rut inaltérable.

Au lieu de ça, tu m’as nourri de la mélodie des étamines. Quand,
gorgées d’été, elles sèchent piteusement sur leur hampe. Tu m’as
dopé aux mélopées des moissons. Tu m’as attablé au creux des
champs de blé pour y écouter le murmure des étangs. S’y faire
hypnotiser par le vol plané des libellules. Et le tango des papillons.
Dans mon enfance, il y avait beaucoup plus de papillons que
maintenant. Les pesticides ont eu raison des machaons, des aurores,
des vulcains, des chevaliers flambés. Tu m’as couché là, comme un
sac de grain, au creux des chants de blé.

Ma bibliothèque
ce sont mes livres d’école
et les champs de blés

J’aurais voulu que tu sois flamme d’un chandelier aux têtes
multiples. Cerbère muet(te) d’un enfer de pacotille. Dis : tu m’aurais
attaché aux montants du lit comme un esclave gaulois. Dis : tu aurais
sculpté mon sexe comme un bloc de kaolin pour y construire les ailes
de l’aigle. Dis : nous aurions chaque quart d’heure échangé nos rôles.
Et nos positions. Bigre ! Dis : le quart d’heure d’après c’est moi qui
t’aurais traitée comme une princesse captive. Dis : je t’aurais attachée
avec des chaînes d’or pur. Dis : à ta cheville j’aurai pendu des
clochettes qui auraient tinté chaque fois que je me serais désaltéré à
ta source d’eau vive. Dis : j’aurais voulu te savoir cheval fou. Les
seins nus au vent. Comme un drapeau blessé parcourt l’infini des steppes.
Tambourinant sur mon ventre comme une pluie sur les tuiles
ocres. J’aurais voulu l’impossible et son double. Des yeux bleus et
noirs à la fois. Une femme à deux têtes. Janus de minerve et
d’aphrodite. Eurasienne absolue. Lapone chinoise. Nipponne.
Gauloise. Friponne. Sournoise. Cochonne…

Au creux de l’étreinte
le joyau que tu cachais
durcit sous ma langue

Au lieu de ça, tu m’as installé dans la bienséance bourgeoise. Tu
m’as affublé de manteaux et de titres universitaires. Tu m’as fait
nommer clerc de notaire et clair de lune. Tu m’as fait pérorer dans les
dîners mondains. Là où le tout-paris digère les cuisses, blanches
comme du poulet en gelée, des chanteuses et des comédiennes. Et
déguste le caviar des intrigues et des promesses. Quelques sénateurs,
déguisés en brontosaures, y déclament des discours qu’ils n’ont pas
écrits et où il est question de démocratie. Des médecins, habillés en
trombones à piston, osent des mélodies qu’ils n’ont pas apprises et où
il est clairement dit qu’il faut guérir ou mourir. Des femmes du
monde, costumées en bombonnes de gaz, éclatent d’un rire sonore et
creux. Moi, myope ou aveugle, j’étais décrété fonctionnaire. Salut
l’artiste !

J’aurais voulu te savoir ange et pute. Alliant la fange des étangs à
sphaignes à la blancheur immaculée des lotus. Je t’aurais voulue fleur
de dépravation et de rédemption. Fée d’un autre univers que le nôtre.

Au lieu de ça, tu m’as donné la vie. Et, avec elle, tout ce malaise
d’être.

1) Le haïboun est une prose poétique d’origine japonaise, où les
moments-clés sont marqués par des haïkus.


Georges Friedenkraft